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03 - «La quête» par Jacques Brel

«Un homme qui rêve gagne toujours»


Don Quichotte mourant: Mais alors… peut-être… peut-être que ce n’était pas un rêve.
Aldonza Lorenzo (la Dulcinée): Vous parliez-d’un rêve… vous parliez de la quête.
— (lui) La quête? Les mots… dis-moi les mots.
— (elle) Rêver un impossible rêve… ce sont vos propres mots. Porter le chagrin des départs… vous ne vous rappelez pas? Brûler d’une possible fièvre… vous devez vous rappeler! Partir où personne ne part.
— (lui) … Aimer, jusqu’à la déchirure.
— (elle) Oui.
— (lui) … Aimer, même trop même mal.
— (elle) Oui! — (lui) Tenter sans force ni armure d’atteindre l’inaccessible étoile… — (elle) Merci mon seigneur!
— (lui) Quoi, princesse, à genoux devant moi?
— (elle) Seigneur vous êtes trop faible…
— (lui) Trop faible?! Qu’est-ce que la maladie , qu’est-ce que la blessure pour un chevalier errant! A chaque fois qu’il tombe, voilà qu’il se relève et malheur aux méchants! Sancho!
— (Sancho) Oui!
— (lui) Mon épée, mon armure… Écoute-moi pauvre monde, insupportable monde, c’en est trop, tu es tombé trop bas… (Extrait du finale de la pièce musicale «L’homme de La Mancha», avec Jacques Brel et Joan Diener)

Acte I: Le roman

Tout commence lorsque Miguel de Cervantès Saavreda publie en 1605 le premier tome de son roman «L’ingénieux hidalgo Don Quixote de la Manche» (le second volume sera publié en 1615, un an avant la mort de l’auteur). Né en 1547 à Alcalá de Henares en Espagne, fils de chirurgien, Cervantès fera de sa propre vie un livre d’aventures hors du commun: militaire, il se blessera grièvement à la main gauche, sera capturé et emprisonné à Alger pendant cinq ans (non sans avoir tenté plus d’une fois de s’évader), sera vendu à des Trinitaires. Après un rapide mariage avec une femme vingt-deux ans plus jeune que lui, il repartira sur les routes pendant une dizaine d’années, notamment en tant que collecteur d’impôts, et sera condamné et emprisonné à Séville pour fraude. Homme de lettres depuis sa jeunesse, il publiera des pièces de théâtre, des recueils de poésie et des romans qui feront de lui, selon d’aucuns, une sorte d’auteur national égal à ce que sont aujourd’hui Goethe pour l’Allemagne, Shakespeare pour l’Angleterre ou Dante pour l’Italie. Certains le considèrent même comme «l’inventeur» du roman moderne. A noter aussi — cela est d’importance à souligner ici — qu’il avait eu affaire en 1597 avec l’Inquisition espagnole qui le fera excommunier pour ses «offenses contre la grande Église catholique de sa Majesté», échappant au bûcher de justesse.

Son chef d’œuvre est donc un roman dont le personnage central est Don Quichotte (les deux volumes comporteraient en tout plus de 400 personnages), un homme «à la triste figure» qui, trouvant la vie dans son village bien trop fade et retiré, se noie dans des romans de chevalerie et les rêves de gloire, d’honneur, de combats pour les causes tout aussi courageuses qu’elles sont romantiques et vaines… Il est tellement atteint par cet état d’esprit qu’il se prend pour un tel noble chevalier errant et s’invente — voire se crée — un monde qui s’y conforme. C’est ainsi qu’il en viendra à, notamment, s’en prendre à des moulins à vents: >En ce moment ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent qu’il y a dans cette plaine, et, dès que don Quichotte les vit, il dit à son écuyer :

 «La fortune conduit nos affaires mieux que ne pourrait y réussir notre désir même. Regarde, ami Sancho ; voilà devant nous au moins trente démesurés géants, auxquels je pense livrer bataille et ôter la vie à tous tant qu’ils sont. Avec leurs dépouilles nous commencerons à nous enrichir ; car c’est prise de bonne guerre, et c’est grandement servir Dieu que de faire disparaître si mauvaise engeance de la face de la terre.»

Acte II: la pièce

Plus de trois siècles plus tard, dans les années 1950, un dramaturge américain du nom de Dale Wasserman s’inspire de ce roman comme base pour une pièce de fiction sur… Cervantès. Wasserman était effectivement un grand spécialiste de la vie et de l’œuvre de l’auteur espagnol et selon lui, Don Quichotte n’est autre que Cervantès lui-même: un idéaliste romantique invétéré, grand rêveur d’exploits, de gloire et de causes perdues, indéfectible défenseur des pauvres et redresseur d’injustices. La pièce de Wasserman, qui a été jouée pour la première fois (et retransmise en direct à la télévision) le 9 novembre 1959, met en scène un Cervantès imaginaire qui est jeté dans la cour commune d’une prison en attendant d’être jugé par l’Inquisition pour crime d’hérésie. Durant son incarcération il est harcelé par d’autres prisonniers qui le traînent devant leur propre tribunal afin de le juger eux-mêmes pour crime de noblesse et d’érudition. Pour sa défense, l’auteur met en scène l’histoire qu’il vient d’écrire, à savoir celle de Don Quichotte. Lui-même assume le personnage principal tandis que des prisonniers et prisonnières se portent volontaires pour jouer les autres rôles. Au final, à travers le personnage principal de son récit, Cervantès amène ses compagnons de prison à embrasser la profondeur de son idéalisme et la beauté des combats pour les causes justes, voire absurdes, même s’ils s’avèrent vains. En fin de compte, ses codétenus vont l’acquitter et le célébrer alors qu’il est appelé à affronter le tribunal bien plus cruel des inquisiteurs royaux.

La pièce, qui est donc une pièce de théâtre dans une pièce de théâtre, mêle textes (de Wasserman), musique (Mitch Leigh) et chants (Joe Darion). Parmi les morceaux chantés, l’une, intitulée «The Impossible Dream» (le rêve impossible), résume «la quête» de l’idéal vu par Cervantès/Don Quichotte: «Rêver le rêve impossible… combattre un ennemi invincible… et ne jamais cesser de rêver ou de se battre — tel est le privilège de l’homme et la seule vie qui vaut la peine de vivre.»

Acte III: La quête

Écoute-moi pauvre monde, insupportable monde
C’en est trop, tu es tombé trop bas.
Tu es trop gris, tu es trop laid, abominable monde
Écoute-moi, un Chevalier te défie
Oui, c’est moi, Don Quichotte, Seigneur de La Mancha
Pour toujours au service de l’honneur
Car j’ai l’honneur d’être moi…

Intitulée «The Man of La Mancha», la version finale de la pièce de Wasserman, malgré des difficultés au démarrage, finira par conquérir le public, celui de Broadway dans un premier temps en 1968 et rapidement par la suite à travers le monde alors qu’elle se verra adaptée en de nombreuses traductions: en espagnol (dès 1966), en allemand, en japonais, en suédois, en bulgare, en cantonnais, en bengali, en coréen, en hébreu… la pièce fut même jouée en Union soviétique. En 1972 sortira un film dans lequel Peter O’Toole incarne Don Quichotte et Sophia Loren, la Dulcinée.

C’est après avoir assisté à une représentation du musical en 1967 à New York que Jacques Brel, se sentant totalement aligné avec l’histoire et le personnage de Cervantès/Don Quichotte, s’est lancé dans une adaptation sur scène en français afin de pouvoir incarner lui-même le personnage — ce qu’il fera dès 1968, d’abord au Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles et au Théâtre des Champs-Élysées à Paris ensuite. Il assumera 150 représentations avant de devoir abandonner, épuisé. La traduction de la chanson phare de la pièce, «La quête», rejoindra immédiatement le répertoire immortel de Brel.

Et pour mieux éclairer sur l’approche toute particulière du chanteur dans son interprétation de «La quête», voici quelques extraits d’interviews de l’artiste datant de l’époque où il jouait Don Quichotte.

A Bruxelles:

A Paris:


Sources

https://www.universalis.fr/encyclopedie/miguel-de-cervantes/

https://www.anoisewithin.org/wp-content/uploads/2017/03/History-of-Man-of-La-Mancha.pdf

https://everything.explained.today/Man_of_La_Mancha/

https://barringtonstageco.org/behind-the-story-man-of-la-mancha/

https://fresques.ina.fr/en-scenes/fiche-media/Scenes01094/jacques-brel-incarne-l-homme-de-la-mancha-sur-scene.html

https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/maxxi-classique/jacques-brel-en-quete-de-reve-l-homme-de-la-mancha-5595829

https://fp.nightfall.fr/index_19059_jacques-brel-l-homme-de-la-mancha.html

https://www.dailymotion.com/video/x68d74

https://www.dailymotion.com/video/x82sa3o

https://www.chatelet.com/magazine/jacques-brel-don-quichotte-la-longue-queste-de-laventureelle