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01 - "Mistral Gagnant" par Renaud

Petite méditation autour de «Mistral Gagnant» de Renaud

Avec Mistral gagnant Renaud évoque à la fois la tendresse et l’amour qu’il porte à son enfant, le désir de partager la beauté et la nostalgie de son enfance à lui, ainsi que sa désolation de trop savoir les effets «assassins» du temps qui passe — thème majeur du morceau. Il lui fait constater comment le temps finit toujours par avoir raison de l’univers même de l’enfance. Aussi, d’une sorte de doux soupire, l’invite-t-il à «aimer la vie et l’aimer même si…».

Faisant transmettre ce message par la chanson contemporaine, Renaud a recours à une série de moyens, certes discrets voire mineurs mais non moins importants, qu’il emprunte à la tradition poétique littéraire classique. Ces moyens sont parfois à ce point discrets qu’ils passent inaperçus du fait qu’il s’agit justement d’une chanson contemporaine, donc écoutée, ou même chantée, de façon plutôt furtive. Et si ces moyens contribuent bel et bien à ce que cette chanson nous touche au plus profond, une lecture attentive des paroles couplée avec le fait de la chanter attire l’attention sur une composition littéraire parfois étonnante.

Les deux premières parties du morceau possèdent notamment un contenu structuré de façon cohérente et similaire. Cette structure se compose de cinq éléments: la contemplation ensemble, le partage ensemble, l’action ensemble, le rire de l’enfant et les chemins des douceurs d’antan racontés par le papa. La troisième partie semble partir avec la même intention mais va au-delà sans vraiment rompre avec cette structure. Tout cela dans un mouvement doux, discret mais soutenu qui accompagne l’évolution de la chanson. Une évolution qui voit par exemple l’objet de la contemplation allant des passants (qui s’en viennent?) au «soleil qui s’en va», et, comme il sera suggéré ci-après, les douceurs allant du «fabuleux» à leur disparition.

Ce mouvement se retrouve partout imprimé dans la chanson. Le rythme musical est ainsi un assemblage de légères ondulations, de doux va-et-vient. Déjà le premier vers:

A m’asseoir sur un banc (= «va») cinq minutes avec toi (= «et vient»)

Ce mouvement, Renaud le clarifie encore, il le rend en quelque sorte plus fluide, plus authentique en lui donnant un rythme fondamental basé sur l’alexandrin classique, c’est à dire des vers de 12 syllabes formés de deux hémistiches de 6 syllabes. Pour ajouter un peu d’irrégularité naturelle, moins métronome, tout en restant dans une cadence, il y accole un second vers dont la première partie prête à penser qu’il sera aussi un alexandrin classique, mais qui voit sa seconde partie réduite de moitié. L’ondulation générale s’éloigne ainsi de la scansion classique pour devenir quelque peu naturelle:

A m’asseoir sur un banc //(6 va)// cinq minutes avec toi //( 6 vient)// et regarder les gens //(6 va)// tant qu’y en a //(3 stop)//

A noter que ce mouvement, qui structure les trois unités du morceau à part les cinquièmes parties, s’articule aussi autour d’assonances internes:

(banc, gens) — (toi, a) (bouffer, pieds) — (idiots, faux) (rire, guérir) — (murs, blessures)

Par ailleurs, cette composition en “vagues” n’est pas uniquement au service du rythme et de la musicalité. Renaud lui en donne un un sens, une signification. Outre la légèreté et la douceur qu’il suggère, elle confirme, de façon non-verbale, le texte et possède une importante raison d’être en soutien à la douceur des paroles. L’auteur nous en suggère même la clé dans la seconde unité: «Et entendre ton rire comme on entend la mer, s’arrêter, repartir en arrière». Ainsi, la douce ondulation de la chanson, sa vibration, son mouvement fondamental ne sont autre que le rire de son enfant. Si cette chanson nous touche tant, c’est sans doute qu’en la chantant, Renaud nous fait aussi simplement rire comme un enfant.

Un autre aspect relativement enfoui au sein de ce morceau est le symbolisme des bonbons qui en donnent le titre: bonbecs, carambars, caramels… Mistral Gagnant. Un autre terme qui vient à l’esprit pour les décrire est douceurs – nous y revoilà! Pour Renaud, ce sont des douceurs de l’enfance, des douceurs de la vie d’un enfant – de lui, enfant. Comme le sont d’ailleurs la douceur du mouvement poétique et celui du rire de son enfant. Serait-ce donner trop d’importance à l’évolution dans cette chanson que d’y voir aussi quelque dégradation dans la qualité de cette douceur, entre son début et sa fin? Alors que dans la première unité la douceur est fabuleuse, dans la seconde elle devient coupante, et dans la troisième elle est carrément absente, envolée sans doute avec les cris des oiseaux.

Tout cela semble ajouter une nuance au message général de ce beau poème: que si l’enfant aime la vie grâce à ses douceurs fabuleuses, il l’aime même lorsque ces douceurs lui sont douloureuses. L’enfant aime tellement les bonbons qu’il les aime «même si». Et son papa de simplement lui rappeler, par ses paroles, par sa danse et par sa présence, qu’il s’agit de faire pareil, adulte.