Elle arrive, les yeux en larmes, à l’auberge des pèlerins. Il est peu avant 19 heures. L’heure à laquelle la plupart des pèlerins se dirigent vers l’hôtel pour leur « menu peregrino ». Comme j’ai déjà mangé, je reste au refuge avec quelques autres. Elle avance avec des pas de dix ou quinze centimètres. S’arrête devant un pèlerin. Dit quelque chose en espagnol. Elle montre sa bouche. Ce pèlerin-là ne réagit pas. Ne la regarde pas. Alors elle crie. Une jeune fille allemande, assise près de moi, me demande si elle ne pourrait pas lui donner ses biscuits. Je lui dis que oui, certainement. Et elle lui donne alors deux de ses quatre biscuits. Je lui donne aussi deux galettes de riz. C’est tout ce qu’elle voulait. Elle se retourne et s’en va. Pas à pas. Comme nous. À plusieurs reprises, depuis le départ de ce «chemin», je me suis interrogé quant à ma place par rapport à la pauvreté en général et aux personnes souffrant de pauvreté. Les larmes que sont devenus les yeux de cette femme sont universelles. Comme le vent qui me traverse maintenant et qui la traverse maintenant de la même façon, et qui traverse tout, sur cette terre comme ailleurs. Même si l’effet sur chacun de nous se ressent différemment. Elle, elle est un poème qui transcende, un chant universel, un lever ou un cou- cher de soleil. Elle est effectivement un bouchon sur la mer. Elle montre encore une fois que donner est une illusion, il n’y a que recevoir. Comme la guêpe qui m’a piqué à Saint-Léonard-de-Noblat. Un poème tourné en cri. En larmes. Elle a raison de crier lorsque le pèlerin que je suis la détourne de sa vue et de son ouïe lorsqu’elle s’adresse à lui. Elle est un chant que le pèlerin que je suis devrait chanter au lieu d’étouffer. La chanter au moins à chaque fin d’étape, avant sa troisième bière. J’aimerais rassembler ceux qui ont fait le pèlerinage – pèlerines et pèlerins notamment – pour exprimer, concrètement, notre solidarité avec cette femme riche, pour la rejoindre, et rejoindre toutes et tous ces « autres ». Leur donner la joie de nous sentir recevoir à leurs côtés.