01 - "Mistral Gagnant" par Renaud

Petite méditation autour de «Mistral Gagnant» de Renaud

Avec Mistral gagnant Renaud évoque à la fois la tendresse et l’amour qu’il porte à son enfant, le désir de partager la beauté et la nostalgie de son enfance à lui, ainsi que sa désolation de trop savoir les effets «assassins» du temps qui passe — thème majeur du morceau. Il lui fait constater comment le temps finit toujours par avoir raison de l’univers même de l’enfance. Aussi, d’une sorte de doux soupire, l’invite-t-il à «aimer la vie et l’aimer même si…».

Faisant transmettre ce message par la chanson contemporaine, Renaud a recours à une série de moyens, certes discrets voire mineurs mais non moins importants, qu’il emprunte à la tradition poétique littéraire classique. Ces moyens sont parfois à ce point discrets qu’ils passent inaperçus du fait qu’il s’agit justement d’une chanson contemporaine, donc écoutée, ou même chantée, de façon plutôt furtive. Et si ces moyens contribuent bel et bien à ce que cette chanson nous touche au plus profond, une lecture attentive des paroles couplée avec le fait de la chanter attire l’attention sur une composition littéraire parfois étonnante.

Les deux premières parties du morceau possèdent notamment un contenu structuré de façon cohérente et similaire. Cette structure se compose de cinq éléments: la contemplation ensemble, le partage ensemble, l’action ensemble, le rire de l’enfant et les chemins des douceurs d’antan racontés par le papa. La troisième partie semble partir avec la même intention mais va au-delà sans vraiment rompre avec cette structure. Tout cela dans un mouvement doux, discret mais soutenu qui accompagne l’évolution de la chanson. Une évolution qui voit par exemple l’objet de la contemplation allant des passants (qui s’en viennent?) au «soleil qui s’en va», et, comme il sera suggéré ci-après, les douceurs allant du «fabuleux» à leur disparition.

Ce mouvement se retrouve partout imprimé dans la chanson. Le rythme musical est ainsi un assemblage de légères ondulations, de doux va-et-vient. Déjà le premier vers:

A m’asseoir sur un banc (= «va») cinq minutes avec toi (= «et vient»)

Ce mouvement, Renaud le clarifie encore, il le rend en quelque sorte plus fluide, plus authentique en lui donnant un rythme fondamental basé sur l’alexandrin classique, c’est à dire des vers de 12 syllabes formés de deux hémistiches de 6 syllabes. Pour ajouter un peu d’irrégularité naturelle, moins métronome, tout en restant dans une cadence, il y accole un second vers dont la première partie prête à penser qu’il sera aussi un alexandrin classique, mais qui voit sa seconde partie réduite de moitié. L’ondulation générale s’éloigne ainsi de la scansion classique pour devenir quelque peu naturelle:

A m’asseoir sur un banc //(6 va)// cinq minutes avec toi //( 6 vient)// et regarder les gens //(6 va)// tant qu’y en a //(3 stop)//

A noter que ce mouvement, qui structure les trois unités du morceau à part les cinquièmes parties, s’articule aussi autour d’assonances internes:

(banc, gens) — (toi, a) (bouffer, pieds) — (idiots, faux) (rire, guérir) — (murs, blessures)

Par ailleurs, cette composition en “vagues” n’est pas uniquement au service du rythme et de la musicalité. Renaud lui en donne un un sens, une signification. Outre la légèreté et la douceur qu’il suggère, elle confirme, de façon non-verbale, le texte et possède une importante raison d’être en soutien à la douceur des paroles. L’auteur nous en suggère même la clé dans la seconde unité: «Et entendre ton rire comme on entend la mer, s’arrêter, repartir en arrière». Ainsi, la douce ondulation de la chanson, sa vibration, son mouvement fondamental ne sont autre que le rire de son enfant. Si cette chanson nous touche tant, c’est sans doute qu’en la chantant, Renaud nous fait aussi simplement rire comme un enfant.

Un autre aspect relativement enfoui au sein de ce morceau est le symbolisme des bonbons qui en donnent le titre: bonbecs, carambars, caramels… Mistral Gagnant. Un autre terme qui vient à l’esprit pour les décrire est douceurs – nous y revoilà! Pour Renaud, ce sont des douceurs de l’enfance, des douceurs de la vie d’un enfant – de lui, enfant. Comme le sont d’ailleurs la douceur du mouvement poétique et celui du rire de son enfant. Serait-ce donner trop d’importance à l’évolution dans cette chanson que d’y voir aussi quelque dégradation dans la qualité de cette douceur, entre son début et sa fin? Alors que dans la première unité la douceur est fabuleuse, dans la seconde elle devient coupante, et dans la troisième elle est carrément absente, envolée sans doute avec les cris des oiseaux.

Tout cela semble ajouter une nuance au message général de ce beau poème: que si l’enfant aime la vie grâce à ses douceurs fabuleuses, il l’aime même lorsque ces douceurs lui sont douloureuses. L’enfant aime tellement les bonbons qu’il les aime «même si». Et son papa de simplement lui rappeler, par ses paroles, par sa danse et par sa présence, qu’il s’agit de faire pareil, adulte.


21/04/2026 07:44 · david

02 - «Pas de boogie-woogie» d’Eddie Mitchell

Boogie-woogie sans modération


États-Unis, années ’70. 1870 s’entend. La région autour de Marshall, Texas. En cette période qui suit la guerre civile, y est implantée une communauté principalement composée de familles d’esclaves Noirs «libérés», associée à des hommes condamnés aux travaux forcés et autres «vagabonds». Elle fournit une main d’œuvre bon marché taillable et corvéable à merci au profit de «fermes» possédées par des industriels Blancs. Ces «fermes» exploitent les vastes forêts de pins de la région, surtout pour la production de térébenthine et de goudron — faisant des États-Unis le principal producteur mondial de ces produits.

Déchaînés

L’exploitation des ouvriers y est d’autant plus féroce dans ce Sud profond que les propriétaires terriens, grands perdants de la guerre civile, projettent leur soif de vengeance contre ceux qu’ils tiennent pour responsables de leur humiliation. Comme si l’exploitation capitaliste de l’époque ne suffisait pas, ils infligent aux anciens esclaves des conditions de travail insupportables — des salaires anecdotiques souvent non-payés, des cadences effrénées, des journées sans fin, des tâches épuisantes et dangereuses, des coups de fouet, des mises en isolement, des expulsions… En fait, les membres de la communauté Noire ne voyaient aucune différence entre ce «nouvel» ordre économique et social post-guerre civile et l’époque d’avant, celle où ils étaient effectivement esclaves — et ils étaient nombreux à vivre une situation pire encore.

C’est ainsi que, comme du temps où ils étaient enchaînés, ils ont continué à exprimer l’espoir d’une vie meilleure et leur recherche de réconfort à travers la création de formes musicales liées à leurs pratiques spirituelles et à la croyance en un lointain futur, voire en un au-delà, libérateur. Mais contrairement à l’époque d’avant-guerre, ils créeront en plus des airs, des rythmes et des danses destinés à des lieux moins célestes, plus terre-à-terre, des lieux permettant une fuite dans des plaisirs plus immédiats. Les nouvelles formes musicales, certes encore souvent inspirées par les airs traditionnels ancestraux, furent d’autant plus inédites que, malgré la misère, certains créateurs purent les expérimenter et les développer cette fois avec de vrais instruments de musique de l’époque, le piano surtout. Notamment, cette période verra la naissance du blues et du ragtime, fera le berceau du jazz et mènera au swing et au rock’n’roll. Jouant de façon souvent improvisée, ce seront donc avant tout les pianistes Noirs qui animeront, dès les années 1870, les nuits dans les barrelhouses et autres lieux de (ré)jouissances, de rythmes poussant les corps épuisés à exulter, à s’évader, à se déchaîner.

L’une des formes musicales ainsi créées ne fut autre que le boogie, ou boogie-woogie.

«A en perdre ses vêtements»

Pourquoi «boogie-woogie»? Certains pensent que l’expression fait référence au monde du chemin de fer dont Marshall était une sorte de capitale, du fait que les activités de la bourgade amenaient un trafic ferroviaire intense. Le «bogie» est, effectivement, un châssis porteur articulé permettant au wagon, et donc au train, de prendre les virages sans dérailler. Cette référence au chemin de fer serait par ailleurs cohérente avec d’autres formes musicales naissantes de l’époque dont le fondement traduisait clairement l’environnement sonore et rythmique du chemin de fer (le blues par exemple). D’aucuns toutefois, moins convaincus de la justesse de cette étymologie, pensent que le terme «boogie» serait dérivé d’une tradition linguistique africaine encore bien présente à l’époque. Par exemple, le mot «bogi» dans un dialecte signifie «danse», ou encore «booga» évoque le battement d’un tambour. Enfin, il faut aussi considérer le fait qu’en bantou l’expression «mbuki mvuki» signifierait quelque chose comme «se trémousser à en perdre ses vêtements».

Quoi qu’il en soit, ce piano boogie-woogie restera dans l’ombre des bars et maisons closes des camps d’ouvriers Noirs pendant une bonne quarantaine d’années. Ce n’est effectivement qu’en 1928 que le premier morceau de boogie-woogie sera enregistré (“Pinetop’s Boogie-Woogie” - écouter ici: https://www.youtube.com/watch?v=YprGB62Z114 ) et diffusé au grand public. Dès lors, ainsi lancé dans l’arène sauvage de l’essor musical commercial aux États-Unis, le genre sera progressivement reconnu, adopté et développé par l’ensemble des grands pianistes, tant Blancs que Noirs, avec une sacralisation en 1938 lors du concert «From Spirituals to Swing» au Carnegie Hall de New York.

L’entrée dans la danse

Parallèlement, en Europe dans les années 1940 une nouvelle danse, aussi appelée boogie-woogie, fera fureur. Ressemblant au rock’n’roll et étroitement associé à l’essor du swing, la danse boogie-woogie se répandra à travers le Vieux Continent comme une traînée de poudre. Dépassant le simple phénomène de mode, très prisé dans les concours de danse, ce n’est toutefois que durant les années ’70 — 1970 s’entend — que la Confédération mondiale du rock’n’roll définira officiellement les pas et figures spécifiques au boogie-woogie.

Pendant tout ce temps — une centaine d’années depuis la naissance de la forme musicale — l’expression boogie-woogie était entrée de plain-pied dans le langage courant, tant en français qu’en anglais. Et sa signification populaire, ne se limitant pas à un genre musical et une danse, fera aussi référence à un état général de, disons, exubérance corps et esprit — plus proche du sens de l’expression bantou. Aussi, en argot américain «boogie» se réfère à… Bon, il est temps de retrouver notre Eddie Mitchell.

«Pas de boogie-woogie»

En 1974, un chanteur américain de country, Ray Stevens, sort un morceau intitulé «Don’t Boogie Woogie» (écouter ici: https://www.youtube.com/watch?v=e9srT1o4IME). La chanson raconte la visite du chanteur auprès d’un médecin afin d’identifier la source des maux qui lui rongent le corps. Le doc, après avoir examiné le chanteur sous toutes ses coutures, l’invite à cesser d’exagérer avec tous les plaisirs: la bonne chair, la bière, le whisky.. et, conseil d’ami, «ne fais pas de boogie-woogie lorsque tu feras tes prières ce soir». La chanson fut plutôt un échec aux Etats-Unis, malgré une reprise légèrement remodelée en 1975 par et pour Jerry Lee Lewis (écouter ici: https://www.youtube.com/watch?v=Ue8ya8kcoqo).

C’est sans doute cette version de Jerry Lee qui traversera l’Atlantique et attirera l’attention d’Eddie Mitchell. En tout cas, celui-ci s’en saisira et, avec la finesse, le talent et l’humour artistiques qui le caractérisent, en donnera un souffle tout particulier. Dans une transposition qui combinera re-création personnelle et respect de l’esprit et musicalité de l’original, le chanteur en fera un morceau qui, en quelques semaines, aura trouvé une place à part entière parmi les tubes éternels de la chanson française — une vraie fête qui, décennie après décennie, réunira les générations tant sur les pistes de danse qu’aux micros des karaoké… et dans les chorales (écouter ici: https://www.youtube.com/watch?v=Xyn7vt8XbYY).


Sources:

21/04/2026 07:36 · david

03 - «La quête» par Jacques Brel

«Un homme qui rêve gagne toujours»


Don Quichotte mourant: Mais alors… peut-être… peut-être que ce n’était pas un rêve.
Aldonza Lorenzo (la Dulcinée): Vous parliez-d’un rêve… vous parliez de la quête.
— (lui) La quête? Les mots… dis-moi les mots.
— (elle) Rêver un impossible rêve… ce sont vos propres mots. Porter le chagrin des départs… vous ne vous rappelez pas? Brûler d’une possible fièvre… vous devez vous rappeler! Partir où personne ne part.
— (lui) … Aimer, jusqu’à la déchirure.
— (elle) Oui.
— (lui) … Aimer, même trop même mal.
— (elle) Oui! — (lui) Tenter sans force ni armure d’atteindre l’inaccessible étoile… — (elle) Merci mon seigneur!
— (lui) Quoi, princesse, à genoux devant moi?
— (elle) Seigneur vous êtes trop faible…
— (lui) Trop faible?! Qu’est-ce que la maladie , qu’est-ce que la blessure pour un chevalier errant! A chaque fois qu’il tombe, voilà qu’il se relève et malheur aux méchants! Sancho!
— (Sancho) Oui!
— (lui) Mon épée, mon armure… Écoute-moi pauvre monde, insupportable monde, c’en est trop, tu es tombé trop bas… (Extrait du finale de la pièce musicale «L’homme de La Mancha», avec Jacques Brel et Joan Diener)

Acte I: Le roman

Tout commence lorsque Miguel de Cervantès Saavreda publie en 1605 le premier tome de son roman «L’ingénieux hidalgo Don Quixote de la Manche» (le second volume sera publié en 1615, un an avant la mort de l’auteur). Né en 1547 à Alcalá de Henares en Espagne, fils de chirurgien, Cervantès fera de sa propre vie un livre d’aventures hors du commun: militaire, il se blessera grièvement à la main gauche, sera capturé et emprisonné à Alger pendant cinq ans (non sans avoir tenté plus d’une fois de s’évader), sera vendu à des Trinitaires. Après un rapide mariage avec une femme vingt-deux ans plus jeune que lui, il repartira sur les routes pendant une dizaine d’années, notamment en tant que collecteur d’impôts, et sera condamné et emprisonné à Séville pour fraude. Homme de lettres depuis sa jeunesse, il publiera des pièces de théâtre, des recueils de poésie et des romans qui feront de lui, selon d’aucuns, une sorte d’auteur national égal à ce que sont aujourd’hui Goethe pour l’Allemagne, Shakespeare pour l’Angleterre ou Dante pour l’Italie. Certains le considèrent même comme «l’inventeur» du roman moderne. A noter aussi — cela est d’importance à souligner ici — qu’il avait eu affaire en 1597 avec l’Inquisition espagnole qui le fera excommunier pour ses «offenses contre la grande Église catholique de sa Majesté», échappant au bûcher de justesse.

Son chef d’œuvre est donc un roman dont le personnage central est Don Quichotte (les deux volumes comporteraient en tout plus de 400 personnages), un homme «à la triste figure» qui, trouvant la vie dans son village bien trop fade et retiré, se noie dans des romans de chevalerie et les rêves de gloire, d’honneur, de combats pour les causes tout aussi courageuses qu’elles sont romantiques et vaines… Il est tellement atteint par cet état d’esprit qu’il se prend pour un tel noble chevalier errant et s’invente — voire se crée — un monde qui s’y conforme. C’est ainsi qu’il en viendra à, notamment, s’en prendre à des moulins à vents: >En ce moment ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent qu’il y a dans cette plaine, et, dès que don Quichotte les vit, il dit à son écuyer :

 «La fortune conduit nos affaires mieux que ne pourrait y réussir notre désir même. Regarde, ami Sancho ; voilà devant nous au moins trente démesurés géants, auxquels je pense livrer bataille et ôter la vie à tous tant qu’ils sont. Avec leurs dépouilles nous commencerons à nous enrichir ; car c’est prise de bonne guerre, et c’est grandement servir Dieu que de faire disparaître si mauvaise engeance de la face de la terre.»

Acte II: la pièce

Plus de trois siècles plus tard, dans les années 1950, un dramaturge américain du nom de Dale Wasserman s’inspire de ce roman comme base pour une pièce de fiction sur… Cervantès. Wasserman était effectivement un grand spécialiste de la vie et de l’œuvre de l’auteur espagnol et selon lui, Don Quichotte n’est autre que Cervantès lui-même: un idéaliste romantique invétéré, grand rêveur d’exploits, de gloire et de causes perdues, indéfectible défenseur des pauvres et redresseur d’injustices. La pièce de Wasserman, qui a été jouée pour la première fois (et retransmise en direct à la télévision) le 9 novembre 1959, met en scène un Cervantès imaginaire qui est jeté dans la cour commune d’une prison en attendant d’être jugé par l’Inquisition pour crime d’hérésie. Durant son incarcération il est harcelé par d’autres prisonniers qui le traînent devant leur propre tribunal afin de le juger eux-mêmes pour crime de noblesse et d’érudition. Pour sa défense, l’auteur met en scène l’histoire qu’il vient d’écrire, à savoir celle de Don Quichotte. Lui-même assume le personnage principal tandis que des prisonniers et prisonnières se portent volontaires pour jouer les autres rôles. Au final, à travers le personnage principal de son récit, Cervantès amène ses compagnons de prison à embrasser la profondeur de son idéalisme et la beauté des combats pour les causes justes, voire absurdes, même s’ils s’avèrent vains. En fin de compte, ses codétenus vont l’acquitter et le célébrer alors qu’il est appelé à affronter le tribunal bien plus cruel des inquisiteurs royaux.

La pièce, qui est donc une pièce de théâtre dans une pièce de théâtre, mêle textes (de Wasserman), musique (Mitch Leigh) et chants (Joe Darion). Parmi les morceaux chantés, l’une, intitulée «The Impossible Dream» (le rêve impossible), résume «la quête» de l’idéal vu par Cervantès/Don Quichotte: «Rêver le rêve impossible… combattre un ennemi invincible… et ne jamais cesser de rêver ou de se battre — tel est le privilège de l’homme et la seule vie qui vaut la peine de vivre.»

Acte III: La quête

Écoute-moi pauvre monde, insupportable monde
C’en est trop, tu es tombé trop bas.
Tu es trop gris, tu es trop laid, abominable monde
Écoute-moi, un Chevalier te défie
Oui, c’est moi, Don Quichotte, Seigneur de La Mancha
Pour toujours au service de l’honneur
Car j’ai l’honneur d’être moi…

Intitulée «The Man of La Mancha», la version finale de la pièce de Wasserman, malgré des difficultés au démarrage, finira par conquérir le public, celui de Broadway dans un premier temps en 1968 et rapidement par la suite à travers le monde alors qu’elle se verra adaptée en de nombreuses traductions: en espagnol (dès 1966), en allemand, en japonais, en suédois, en bulgare, en cantonnais, en bengali, en coréen, en hébreu… la pièce fut même jouée en Union soviétique. En 1972 sortira un film dans lequel Peter O’Toole incarne Don Quichotte et Sophia Loren, la Dulcinée.

C’est après avoir assisté à une représentation du musical en 1967 à New York que Jacques Brel, se sentant totalement aligné avec l’histoire et le personnage de Cervantès/Don Quichotte, s’est lancé dans une adaptation sur scène en français afin de pouvoir incarner lui-même le personnage — ce qu’il fera dès 1968, d’abord au Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles et au Théâtre des Champs-Élysées à Paris ensuite. Il assumera 150 représentations avant de devoir abandonner, épuisé. La traduction de la chanson phare de la pièce, «La quête», rejoindra immédiatement le répertoire immortel de Brel.

Et pour mieux éclairer sur l’approche toute particulière du chanteur dans son interprétation de «La quête», voici quelques extraits d’interviews de l’artiste datant de l’époque où il jouait Don Quichotte.

A Bruxelles:

  • «Tout le monde est Don Quichotte. Je crois que tout le monde a ce côté-là. Enfin, je le souhaite […]. Tout le monde a un certain nombre de rêves dont ils s’occupent […]. La folie suprême n’est-elle pas effectivement de voir la vie telle qu’elle est et non telle qu’elle devrait être? […]»
  • «Moi ce qui m’a plu en dehors de la mise en scène que je trouve très belle… c’est justement ce triomphe du rêve, qu’il gagne ou qu’il ne gagne pas. Un homme qui rêve gagne toujours. […]»
  • «Alors je crois que c’est d’actualité bien-sûr. Effectivement, on parle beaucoup de société de consommation, ce qui est justement l’inverse de ceci […].»
  • «Oui, Don Quichotte est un saint, dans la mesure où tous les saints étaient certainement des fous et des rêveurs […]. Il a l’humilité des gens très orgueilleux. Il voudrait tellement être lui. Ça l’oblige évidemment à se raconter pas mal d’histoires. Mais qui ne le fait pas? En tout cas, il a une manière superbe de rater sa vie.»

A Paris:

  • «Cervantès était quand même un homme qui avait un courage extraordinaire. Ce type a attaqué de front l’inquisition par exemple… De nos jours il y a encore peu d’hommes qui auraient ce courage. Il était un fou, il a brûlé sa vie et il y a une tendresse chez Cervantès extraordinaire. […]»
  • «J’ai arrêté le tour de chant pour des raisons d’honnêteté, pratiquement. Pas pour des raisons de fatigue. Parce que quand on arrive à une certaine technique ou une certaine facilité, un certain pouvoir, je crois que quel que soit l’homme, il lui arrive la tentation de tricher et il finit souvent par succomber à cette tentation. Et j’étais à ce moment où j’allais peut-être commencer à tricher. Ensuite j’avais envie d’essayer un certain nombre de choses. Trouver une autre forme […]. Et je crois que cette forme c’est peut-être bien la comédie musicale. C’est au fond une chanson qui dure deux heures dix-sept. On peut aller au bout de sa chanson. Alors que j’ai toujours été un peu prisonnier de trois minutes, quatre minutes […].»
  • «Oui, c’est une remise en question, mais qui est nécessaire toute sa vie, je crois. Toute sa vie il faut faire des choses dangereuses, des choses qu’on ne sait pas encore faire […].»
  • «L’homme est un nomade, l’homme n’est pas un sédentaire. On est fait pour se promener avec des troupeaux […]
  • «Et en faisant le tour de chant j’avais l’impression d’être devenu sédentaire. Ce n’était plus assez dangereux. Et j’ai essayé d’aller plus loin […].»
  • «Les choses ne sont que ce que nous voulons bien croire qu’elles sont. Je peux là devant toi me dire ‘cet homme est un salaud’. Si je le pense et s’il y a une réflexion que je fais, tu le sentiras, et tu vas te conduire comme un salaud. S’il peut te venir de moi le sentiment que je te considère comme un type très bien […] tu vas te conduire comme un type très bien. Il faut dire aux hommes qu’on les aime, pour qu’ils puissent nous aimer, il faut le dire. Don Quichotte c’est finalement le premier type qui tend la main.»

Sources

17/04/2026 16:46 · david

Réchauffement (4) -- Consensus scientifique?

Dernière mise à jour: 19/03/2025 10:40

Avec cette série de notes, je présente des opinions personnelles – en réaction à des discussions sur un réseau social – sur le réchauffement du climat. La présente note fait suite à celle-ci:
Réchauffement (3) — Jouer sur les mots?. Et pour accéder à l'ensemble des notes de cette série, cliquez sur ce tag:


NB
Peu après l'ouverture au public de cette partie, l'interlocuteur M2 a réagi. Comme il m'a demandé de ne plus recopier ses commentaires, je ne vais pas le citer ici. L'important est de savoir qu'il a exprimé un très vif rejet de la pertinence des interprétations et jugements que je fais de ses propos. Il m'a dit pouvoir penser que je suis calomnieux même s'il semblait me donner un certain bénéfice du doute. Il a terminé en me disant qu'il ne voulait plus traiter de cette matière avec moi.

Donc dans ce texte, et peut-être dans les précédents, je trahis les propos de M2. Ce qui est dommage, c'est qu'il n'a pas précisé les endroits où je le fait, ni ne me corrige. Je me vois donc dans l'impossibilité de réparer le tort que je lui ai causé.

Il faut savoir qu'avant d'écrire ces réflexions, j'ai envoyé à M2 une copie éditable du fichier des commentaires (Résumé) avec la demande suivante: “[C]omme il s'agit pour moi de me baser sur vos réactions, j'aurais besoin d'être certain de bien comprendre ce que vous y exprimez. (…)[J]'aimerais m'assurer que je ne trahis pas vos opinions, sinon cela ne servirait à rien, d'autant plus que vous vous êtes notamment exprimé dans un effort de clarification. Pourriez-vous corriger/préciser dans le doc en lien?” Il n'a pas donné de réponse.
Cela étant, et malgré la coupure de la communication qui a été fait à sa demande, je reste et resterai disposé à publier telle quelle une réponse de sa part, et ce quel qu'en soit le contenu et quelle qu'en soit la longueur.

Enfin, comme l'interprétation que je fais des propos de M2 se base aussi sur de nombreux critiques et reproches que je reçois quotidiennement d'autres personnes et que M2 ne m'a pas donné d'indications sur comment je pourrais mieux comprendre et intégrer tout ça dans mes réflexions, je n'ai pas à y corriger quoi que ce soit. En tout cas pas pour le moment.


Après avoir évoqué pourquoi j'estime que parler de “dérèglement climatique” au lieu de “réchauffement” est une dérive qui ne relève en rien d'un jeu sur les mots, dans la présente note j'entame ma présentation sur pourquoi

[j]e ne suis pas convaincu par les dossiers que je consulte qu'il est une certitude incontestable que le CO2 humain est seul responsable du réchauffement constaté

et pourquoi

… à mes yeux, il n'y a pas de “consensus scientifique” sur le fait que le CO2 soit le seul responsable du réchauffement constaté, que c'est un consensus politique qui a fabriqué l'idée d'un consensus scientifique.

Les opinions et explications que je présente ici se limitent au bref débat que j'ai eu l'honneur d'avoir avec deux interlocuteurs (M1 et M2) sur un réseau social, débat repris pour ce qui est des grandes lignes dans ce document: Résumé.

Consensus ou certitude?

Malgré sa brièveté, ce débat a révélé une fois de plus comment, à mes yeux, certaines personnes – ici M1 et M2 – convertissent ce qu'ils appellent un consensus en une certitude ne tolérant pas le doute. Ils tiennent à qualifier ce consensus de scientifique, sans doute pour donner audit consensus une autorité de vérité objective et définitive indiscutable, au même titre que le consensus scientifique sur la rotation de la Terre autour du Soleil.

Alors que je reconnais qu'il y a consensus sur le fait que les activités humaines – émissions de CO2 et autres gaz à effet de serre (GES) –, et elles seules, expliquent le réchauffement planétaire observé depuis quelques dizaines d'années, je ne suis pas de ceux qui le qualifient de scientifique.

Pour moi, le consensus est politique.

Je pense qu'un consensus politique a initié, dès 1992 au moins, un mécanisme, voire un système, voué à fabriquer un dogme sous la forme d'un “consensus scientifique”. Je dis “voué” car, si ne je ne sais pas si cela a été volontaire ou pas, je pense que cette fabrication fut en quelque sorte programmée. Je pense que les experts et autres chercheurs qui ont participé volontairement à l'initiation de ce mécanisme y avaient adhéré politiquement, c'est-à-dire ont agi en tant qu'agents politiques. Si un ensemble d'experts appartenant à une même spécialité scientifique militaient pour un même parti politique, pourrait-on parler de “consensus scientifique” en faveur de ce parti politique? La même question se pose aussi si une majorité d'experts climatiques choisissaient de participer aux travaux gouvernementaux de la Convention climat.

Le mécanisme politique est connu. Pour des raisons et motifs politiques diverses, une idée de consensus indiscutable est créée et convertie en la bonne cause pour éviter une catastrophe de type “fin de l'humanité” ou “fin du monde”. L'adhésion à cette idée se fait via le credo d'un programme, un consensus, politique: ici le dogme de la responsabilité du CO2 anthropique devient une valeur de “gauche” (camp du bien), le contraire est une valeur d'extrême droite (camp du mal à isoler par “cordon sanitaire”). L'idéologie sanctifie alors les croyants, tandis que les non-croyants sont diabolisées et deviennent de dangereux hérétiques responsables de l'inaction et de la gesticulation des gouvernants tenants du consensus.

“Vous êtes soit avec nous soit contre nous.”

Devenus alors des éléments clé du blanchiment du dogme par le consensus politique, les milieux scientifiques, au fil du temps, se voient engagés dans une fuite en avant qui prend la forme d'un soutient inconditionnel au dogme quitte à fouler du pied les valeurs fondamentales de leur métier et leurs bonnes pratiques (le doute, le conflit, la remise en question, la gestion des incertitudes, la reconnaissance d'erreurs…). Compromis dans cette fuite en avant, ils en arrivent eux-mêmes à prétendre que le consensus politique pour lequel ils sont engagés est en fait scientifique et à s'en prendre aux “hérétiques”.

C'est ainsi que l'on rencontre toutes ces personnes, comme mon interlocuteur M2, qui affirment (résumé no 7):

… Et justement mon engagement sur le climat n'est pas scientifique, il est citoyen. Je ne suis pas expert, aussi je fonde l'essentiel de mes décisions personnelles sur la meilleure thèse possible à date, celle qui fait consensus scientifiquement…

Cet interlocuteur croit au caractère scientifique du consensus en la matière notamment parce que de très nombreux experts du climat (97% selon des sondages) votent en faveur dudit consensus.

Dans la foulée, cette personne, à mes yeux, inverse la notion d'engagement citoyen. Accorder une confiance aveugle à des experts scientifiques ayant adhéré à un objectif politique (le nom même du GIEC confirme son caractère politique) et agissant pour cet objectif, revient à mes yeux à démissionner de l'engagement citoyen. Faire confiance à la propagande politique aux dépends de sa propre réflexion critique est, je pense, un désengagement citoyen. C'est, dans ce cas, fermer les yeux sur les possibles et classiques dérives de blanchiment par le monde scientifique d'enjeux politiques. Cela se passe aussi en matière de Santé publique, où les gens disent “Si le fabricant du vaccin dit que c'est sûr et efficace, je n'ai d'autre choix que de le croire aveuglément, d'accuser de criminelles les personnes qui réfléchissent de façon critique, même à l'égard d'un fabricant reconnu corrompu et criminel récidiviste.”

C'est ainsi que l'interlocuteur, de bonne foi, croit agir, croit même lutter contre un système destructeur de la planète, démissionne en réalité, en s'en remettant – pieds et poings liés – à l'autorité politique chargé du maintien du système. Est-ce pour s'auto-valider qu'il condamne ses concitoyens qui prennent la peine de réfléchir et le risque de douter?

A mes yeux, croire scientifique le consensus politique qui affirme que le CO2 est responsable du réchauffement climatique, croire au point de considérer comme dangereux et condamnables tant le doute et la critique (du fait qu'elles affaiblissent les engagements) que le débat politique (parce que que le scepticisme politique nie la science“), montre l'impact réussi d'un mécanisme de propagande politique sur certaines mentalités .

La propagande n'a pas besoin de conspiration pour être efficace. Elle produit ses fruits naturellement lorsque l'environnement qu'elle aménage lui est propice.

Scientifique?

Si j'insiste sur le fait qu'à mes yeux le consensus sur la seule responsabilité des gaz à effet de serre (GES) d'origine anthropique pour le réchauffement climatique (ou sur le fait que l'on ne peut expliquer le réchauffement constaté que par une accumulation dans l'air de ces GES – principalement le CO2) est politique et non scientifique, ce n'est pas pour réduire l'importance dudit consensus. Quoi de plus normal pour un monde politique responsable de rechercher le secours du monde scientifique lorsqu'il se trouve confronté à un problème environnemental complexe, potentiellement dangereux, impossible pour lui à cerner dans tous ses aspects avec certitude. Prendre des décisions, surtout au niveau planétaire, peut, de son point de vue, nécessiter un consensus général sur les faits caractérisant la problématique afin d'engager un minimum d'actions politiques pertinentes.

Pour le monde politique, le contenu d'un consensus scientifique s'inscrit dans un enjeu politique. Une fois établi, il est voué à servir dans les combats que se font les acteurs du monde politique. Une fois établi, il ne devra donc plus être changé ni remis en question

Dans le monde scientifique, un consensus est un simple accord sur un état de connaissances sur une matière donnée, un accord qui est constaté. Du fait combiné de la méthode scientifique qui encourage l'inlassable remise sur le métier et de la liberté de la recherche, pour constater un éventuel consensus, il faut que l'ensemble des scientifiques impliqués se réunissent d'une façon ou d'une autre à un moment donné pour faire le point sur leurs vues réciproques quant à l'état des connaissances en question et les comparer. Si un consensus se dégage de cette “réunion”, il sera alors constaté et pourrait être donné à d'autres “mondes”, comme au monde politique ou au monde marchand. Mais ces autres mondes doivent garder en tête que le consensus scientifique établi n'est qu'une photographie faite au moment de la mise au point. Un tel consensus constaté à un moment donné n'exclut pas que ce consensus ne soit plus constaté par la suite, ou plus dans les mêmes termes. Tout dépendra du chemin qu'auront pris les recherches qui se seront poursuivies librement dans le monde scientifique.

Pour le monde scientifique, le contenu d'un consensus est un simple constat, sans véritable enjeu. Il est destiné à pouvoir évoluer si cela s'avère nécessaire.

Ainsi, un consensus scientifique sur un état de connaissances, tout comme sa qualité, est déterminé à la fois notamment par le degré de liberté des travaux du monde scientifique en la matière, le degré de participation de tous les points de vues aux opérations de comparaison et de constat, le degré de complexité du sujet, le moment par rapport aux recherches où il a été constaté et la qualité de l'accord constatant le consensus.

Un consensus scientifique peut, selon les circonstances, revêtir un caractère d'autant plus potentiellement éphémère et incertain que les matières impliquées sont complexes, dépendantes d'une importante multi-disciplinarité, et pour lesquelles les recherches encore en cours ont une histoire relativement peu longue, et que l'accord le constatant est relativement peu soutenu au sein du monde scientifique. L'éphémérité potentielle et les incertitudes peuvent être à ce point importants que parler de consensus n'a plus de sens: le seul consensus que l'on peut constater dans certains cas sur l'état des connaissances d'une matière de recherche donnée est un consensus qui constate le non-sens d'un consensus tant il est fragile.

Comme l'écrivent J. A. Curry and P.J. Webster (“Climate change: no consensus on consensus”, 2012)

“Messes” and “wicked problems” are characterized by multiple problem definitions, the methods are open to contention and the solutions are variable and disputed, and “unknown unknowns” suggest chronic conditions of ignorance and lack of capacity to imagine future eventualities of both the problem and the proposed solutions.

Pour exploiter un tel consensus scientifique, le monde politique (ou marchand) devrait alors pouvoir tenir compte de son caractère très certainement éphémère et incertain et l'incorporer dans sa méthode de travail. Il s'agirait alors, par exemple, d'avancer dans la prise de décision de mesures avec prudence et par petits pas, en attendant que les choses se précisent au fil du temps car une décision ou une mesure prise trop précipitamment pourrait s'avérer inadéquate voire erronée ou pire. Il serait peut-être aussi judicieux de prévoir des mesures pour s'adapter en attendant que les choses se précisent davantage. Aussi, si le pouvoir politique est intéressé à voir évoluer le consensus vers plus de certitude le plus rapidement possible – par exemple du fait de l'implications de dangers et de risques –, il serait peut-être avisé de fournir un financement ou tout autre soutien ou assistance à l'ensemble des acteurs du monde scientifique impliqués dans les recherches dans le but de mobiliser toutes les “forces” de tous les bords de la façon la plus rapide et la plus efficace possible pour trouver au plus vite des pistes de solutions qui aient plus de chances d'être justes et adéquates.

Alors que le monde scientifique s’accommode aisément d'un consensus mou, mouvant, voire d'une absence de consensus et peut vivre avec l'éphémérité et l'incertitude quant à l'état général de connaissances d'une problématique, le monde politique et les batailles politiques en son sein ont besoin de certitudes établies une fois pour toutes – ce besoin s'expliquant par de multiples raisons, certaines sans doute louables d'autres sans doute moins. Du fait de ce besoin, dans le monde politique chaque partie s'évertue à créer des consensus, contrairement au monde scientifique qui se contente de les constater, et de les convertir en certitudes établies au service des divers combats politiques. Le monde politique (et marchand) se soucie se soucie plus de l'existence d'un consensus que de la justesse de son contenu car si le contenu devait s'avérer faux ou inutile, le monde politique (et marchand) peut toujours user de procédés de manipulation d'opinion, de propagande, de diabolisation des “sceptiques”, couplés à des méthodes de terrorisation du public et des mesures coercitives et répressives même absurdes.

Dans le monde politique, le consensus est une construction dirigée par et pour une volonté politique où la fin peut justifier tout moyen, tandis que dans le monde scientifique, le consensus est un état des lieux suite à un cheminement. Pour le premier le consensus est un enjeu politique, pour le second le consensus est au mieux simplement intéressant au pire un défi à construire pour le monde politique.

Du fait que le monde politique fabrique les consensus selon les enjeux politiques, il est courant de le voir tendre à en fabriquer aussi le contenu pour pouvoir l'utiliser efficacement dans ses combats politiques. Ainsi, lorsqu'un pouvoir ou une autorité politique fait dépendre ses décisions dˆun “consensus scientifique”, au lieu d'adopter une approche de prudence et de petits pas comme décrit ci-dessus, il va tenter d'engager le monde scientifique à prendre part dans le processus politique pour qu'il fabrique un consensus qui pourra le soutenir dans ses combats politiques. Le monde scientifique et ses membres peuvent alors soit prendre la décision politique de s'engager dans l'arène politique qui leur est ainsi offert en faisant entrer voire conformer leurs travaux au consensus en fabrication – ils agiraient alors comme acteurs politiques en soutien à l'autorité politique au service de laquelle ils se mettent – soit décider de garder leur travail scientifique politiquement neutre, et de poursuivre leurs travaux libres de tout enjeu politique – ce qui ne les empêcherait pas de participer aux enjeux politiques par ailleurs comme tout citoyen.

C'est pour cela que je considère que si un “consensus scientifique” a été constaté selon les critères du monde scientifique, il s'agit d'un consensus réellement scientifique qui se valide scientifiquement. Mais s'il a été fabriqué par et pour une volonté politique, le consensus est automatiquement politique de nature dont la qualité scientifique devra être continuellement et scrupuleusement vérifiée, analysée de façon critique, remise en question, et placée dans son contexte réel.

Cela étant dit, rien n'empêche en principe qu'un “consensus scientifique” fabriqué par et pour le monde politique (et marchand) soit réellement validé scientifiquement, surtout si cette fabrication a été entreprise en laissant la science à la science, c'est-à-dire inclusive à tous et toutes directions, ouverte aux idées critiques, attentive à tous les résultats…

L'on est donc en droit de se demander si cela est le cas pour ce qui est du “consensus scientifique” sur le CO2 anthopique comme élément responsable du réchauffement climatique constaté.

Dans la cinquième partie de cet essai, je vais expliquer pourquoi j'estime que cela n'est pas le cas. A mes yeux, l'ensemble des travaux scientifiques sur le climat (recherches, validations, publications, interprétations, présentations, vulgarisations…) ont été, à travers le monde, intégrés dans un système totalement placé sous l'emprise d'un procédé qui est à la fois l'ami numéro un de la politique populaire et l'ennemi numéro un de la science et des méthodes scientifiques, à savoir le biais de confirmation – systémique dans le cas concerné ici.

Dans la sixième partie, je parlerai plus précisément des doutes que j'ai, en conséquence, sur la responsabilité du C02 pour le réchauffement climatique.


27/01/2025 13:36 · david

Réchauffement (3) -- Jouer sur les mots?

Dernière mise à jour: 16/01/2025 22h45

Avec cette série de notes, je présente des opinions personnelles – en réaction à des discussions sur un réseau social – sur le réchauffement du climat. La présente note fait suite à celle-ci:
Réchauffement (2)? -- windy qui es-tu (suite et fin)?. Et pour accéder à l'ensemble des notes de cette série, cliquez sur ce tag:

J'aborde ici la petite discussion que j'avais eue avec M1 d'abord, et M2 ensuite. Pour information, j'ai placé l'essentiel des échanges de vue dans ce document. Cela étant, lorsque je l'estime utile pour la compréhension de mes commentaires, je citerai des passages directement dans les notes.

Précisions introductives

Pour commencer, voici les deux opinions principales que j'ai exprimées au cours de cette discussion (je me cite):

(1) les rapports du GIEC n'évoquent pas de “dérèglement” climatique (mais un “réchauffement”) et (2) … à mes yeux, il n'y a pas de “consensus scientifique” sur le fait que le CO2 soit le seul responsable du réchauffement constaté, que c'est un consensus politique qui a fabriqué l'idée d'un consensus scientifique.

Aussi, face à des reproches selon lesquelles je niais une réalité prouvée, j'ai par ailleurs précisé que je ne niais pas l'idée du CO2 anthropogénique comme facteur déterminant dans le réchauffement observé, mais que, du fait de ma propre démarche de recherche d'informations, je doutais de la justesse de cette idée. Je n'ai ni mis en cause l'engagement citoyen de mes interlocuteurs face à ce qu'ils perçoivent comme un cataclysme imminent si on ne fait rien, ni appelé à l'inaction, ni jugé négative la qualification de politique que j'attribuais au consensus actuel.

La discussion a été initiée par moi lorsque j'ai cru utile et nécessaire de signaler ce qui est à mes yeux une erreur que je constate assez régulièrement un peu partout, pas seulement chez M1. Voici une phrase à l'origine de ma réaction:

M1: … Les preuves des conséquences du dérèglement climatique sont de plus en plus sous nos yeux.

C'était l'expression “dérèglement climatique” qui me posait problème. Comme M1 semblait ne jurer que par le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), je lui ai demandé de m'indiquer un passage du dernier rapport de ce groupe qualifiant le climat, en s'appuyant sur des preuves, de “déréglé”. En retour il admit ne pas avoir trouvé de tel passage, mais m'a envoyé un graphique tiré du “Résumé pour décideurs” (note: je n'ai pas trouvé ce graphique dans le document de l'AR6) qu'il estime être une preuve manifeste émanant du GIEC de la réalité d'un dérèglement climatique. Il s'agissait de ce graphique:

graphique

Je lui ai fait remarquer que le graphique n'est tout au plus qu'une preuve de “réchauffement climatique” pas d'un “dérèglement”. Aussi ai-je fait remarquer que la variation naturelle telle qu'indiquée était considérée comme sous-évaluée par certains scientifiques et experts. Il m'a dit que je niais un “consensus scientifique” planétaire évident.

Plus tard, ayant pris le relais de M1, M2 a évoqué cette partie de la discussion:

Cessons de jouer sur des mots. Réchauffement, pas dérèglement, entendu.

Dans la présente note j'argumente que parler erronément de dérèglement climatique tout en prétendant se référer au rapport du GIEC de 2021, n'est pas chose anodine et que signaler cela ne relève en rien d'un jeu sur des mots. Dans la note suivante, je compte expliquer ma position quant au “consensus scientifique” concernant la responsabilité du CO2 anthropogénique. Enfin, répondant à l'invitation répétée de M2, je vais évoquer par la suite deux “thèses alternatives documentées” à celle de l'“origine humaine du réchauffement climatique”. L'une de ces thèses est, à mes yeux, aussi remarquable qu'ignorée même des soi-disant “climato-sceptiques”.

Jouer sur des mots

La remarque “Cessons de jouer sur des mots” est à mettre en rapport avec une autre affirmation du même intervenant (no 3):

… communiquer publiquement pour débattre de la réalité d'un consensus scientifique est dangereux: c'est nier une réalilté largement documentée.

Il s'agit de bien comprendre l'idée exprimée là: débattre d'un consensus documenté serait, selon cet interlocuteur, “dangereux”. Je reviendrai dans la note suivante plus précisément sur une portée particulière de cette idée, mais il est important d'avoir ce contexte à l'esprit au cours de la présente note.

A mes yeux, dire que le climat est déréglé ou qu'il se réchauffe sont à l'évidence deux choses distinctes – tellement distinctes que si l'on dit l'une à la place de l'autre on communique deux informations différentes. Puisque dans le cas présent il s'agit de se référer à un consensus scientifique dont nul n'est censé douter de l'exactitude sous peine d'être considéré adepte d'un “scepticisme politique qui nie la science(voir M2, no 9), il devient nécessaire, je pense même absolument nécessaire, de s'assurer à ne pas déformer ce que dit ce consensus scientifique, sous peine de se faire le porte-voix de propos qui nient le consensus même dont on se réclame et dont on critique le déni.

A mes yeux, le fait que mes interlocuteurs font exactement cela s'explique par la permission pour eux de pratiquer un “double standard”, un mécanisme “deux poids deux mesures” instauré en leur faveur: douter ou nier les affirmations du consensus scientifique est partisan (populiste? extrême droite? pro-lobby pétrolier?), anti-science, dangereux et condamnable, tandis que les déformer en les exagérant est acceptable, voire souhaité parce que au service de la bonne cause.

Pire, lorsque, rapport après rapport, le GIEC exprime l'idée que le réchauffement climatique anthopogénique est la cause potentielle (“likely”, “very likely”, “more likely than not”, “high confidence”, “low confidence” etc.) d'effets climatiques dangereux pour les êtres humains, mais qu'il ne dit jamais que le climat est déréglé dû à ce réchauffement, tenir des discours erronés sur le dérèglement climatique tout en étant intolérant à l'égard de discours différents, relève d'un comportement, même une volonté, qui aboutit à imposer autoritairement un discours, à en faire une doxa, voire un dogme.

Selon le GIEC, le climat qui se réchauffe pourrait par exemple engendrer des cyclones avec des vents quelque peu plus forts – calculés à 5% plus forts pour 2 degrés de réchauffement, impliquant que des vents de 200 km/h pourraient passer à 210 km/h. Cela ne veut pas dire que le système climatique soit déréglé. De même que plus de pluies ici et moins de pluies là et des étés un peu plus chauds et des hivers plus doux, n'impliquent pas non que le climat soit déréglé. Et même tous les événements potentiels possibles et plausibles ensemble n'impliquent pas un climat déréglé… en fait je ne sais même pas ce que serait concrètement un “dérèglement climatique”. Est-ce que le climat était réglé avant l'ère industrielle?

Un aspect de cette dérive du langage c'est qu'elle tend à générer une insécurité infondée et pas nécessaire sur la perception populaire des événements météo et climatiques et sur les politiques de l'environnement en général. Dire simplement, même éventuellement à tort, que le climat se réchauffe légèrement depuis une centaine d'années à cause des émissions humaines de CO2 dans le respect d'un “consensus scientifique” établi, cela traite les gens et soi-même au moins comme des adultes en leur faisant confiance avec un point de vue consensuel sur la réalité. Parler erronément de “dérèglement”, ne joue nullement sur des mots mais bien sur des peurs. Cela fait faussement croire que toute configuration météo est dorénavant la preuve d'un climat ayant perdu l'ensemble de ses mécanismes de régulation: il pleut pendant trois jours, le soleil brille en été, la neige en hiver fond rapidement, l'hiver est doux, le vent souffle fort… tout cela est devenu une preuve sous nos yeux d'un dérèglement climatique . Et lorsque ces peurs sont imposées par des arguments d'autorité tel celui d'un “consensus scientifique” dont on ne peut douter, cela s'appelle gouverner par la peur. Effectivement, je constate tout un pan de la société autour de moi qui a peur de sortir, peur de la neige, peur du vent, peur de voir le monde s'enflammer, peur pour leurs enfants livrés à un climat devenu sauvage… Ajoutez à cela ces images de dévastation totale, de planète détruite et de fin de l'humanité qui ne sont en rien liées au réchauffement et à ses conséquences potentielles mais qui “illustrent” des titres exprimant que de la faute des humains, la planète et et l'humanité sont livrées à une sauvagerie climatique apocalyptique qui est en train d'entraîner la survie de la planète donc de l'humanité à une destruction définitive.

C'est ainsi que nul ne s'offusque plus des surenchères déclaratives, alors qu'il est devenu usuel de voir toutes les formulations et prédictions conditionnelles des études scientifiques converties, au nom même du consensus scientifique, automatiquement et systématiquement dans les discours populaires et par des individus autoproclamés “journalistes experts en météo et climat”, en affirmations indiscutables, en certitudes certaines. Et on fait des parias socialement dangereux des personnes qui doutent de la pertinence cette dérive. Tout est permis pour déformer par exagération le rapport du GIEC – après tout il s'agit de sauver la planète et l'humanité – , le reste, même s'en tenir fidèlement audit rapport, étant dangereux et condamnable.

Face à ce que je perçois comme un “consensus scientifique” converti en “certitude populaire”, et face à une mauvaise foi qui, à mes yeux, prend de plus en plus de pouvoir dogmatique, un mot me vient alors spontanément à l'esprit. Et ce mot me dérange, me nargue, car je n'en veux pas, je ne veux y faire face, je me refuse à y croire et d'y avoir recours. Je prie, je prie pour que ce soit moi qui me trompe et que mes interlocuteurs M1 et M2 aient raison.

Obscurantisme.

Surtout, ne pas douter

En 2000, un journal britannique bien informé (The Independant) affirmait savoir de source sûre que les “chutes de neige sont dorénavant du passé… Les enfants ne sauront simplement plus ce qu'est la neige…” Pourtant, il neige encore au Royaume-Uni.

En 2001, un des auteurs d'un rapport parlementaire américain sur le réchauffement climatique a affirmé: “Les changements dans le climat pourraient, d'ici 20 ans, causer la disparition de l'industrie sucrière tiré des érables dans la Nouvelle Angleterre.” Cette industrie n'a pas disparu.

En 2006, le documentaire “An Inconvenient Truth” (“Une vérité qui dérange”) avec l'ancien vice-président des Etats-Unis Al Gore, homme politique s'il en est, présentait ce qui était en train de devenir le “consensus scientifique”. Dans ce documentaire, le conférencier fait des déclarations et des rapprochements à ce point fausses qu'un tribunal britannique en a déclaré onze d'erronées. A l'époque, j'étais convaincu par les thèses du GIEC mais les dérapages ahurissants d'Al Gore dans ce documentaire étaient tellement visibles que je me suis senti obligé de mettre les gens en garde. Où étaient donc toutes ses personnes sensibles au “consensus scientifique” pour signaler les inexactitudes contenues dans ce film?

En 2009, un climatologue annonçait que “l'Océan arctique pourrait être pratiquement sans glace d'ici 2014”. Bon, c'était au conditionnel.

En 2012, Peter Wadhams, un autre climatologue spécialiste de l'environnement de l’Arctique, a déclaré: “La banquise arctique aura complètement disparu à l'été 2016.

En 2007, le “chef climat” de l'ONU, Rajendra Pachauri affirmait: “Si aucune action n'est entreprise d'ici 2012, ce sera trop tard.” Le climatologue James Hansen en 2008: “Nous serons grillés si nous ne nous changeons pas de chemin. C'est notre dernière chance”. Laurent Fabius en 2014: “Nous avons 500 jours si nous voulons éviter un chaos climatique”.

En 2018, Greta Thunberg: “Selon un grand scientifique du climat: les êtres humains auront disparu si nous ne mettons pas fin au changement climatique d'ici 2023.

En 2023, Antonio Guterres, Secrétaire-général de l'Organisation des Nations unies: “La bombe à retardement climatique est en train de tiquer.

J'en passe et des meilleures. A chaque fois, exprimer des doutes était “dangereux” et exiger que les personnes expriment leur opinion de façon plus correcte était jouer sur les mots.

Cela étant, les jugements que je fais dans cette note ne portent que sur un comportement que je perçois comme généralisé. Et si pour ce faire j'ai recours à des observations que mes interlocuteurs ont bien voulu partager avec moi, je n'ai aucun jugement à faire à l'égard des personnes qui qu'elles soient et quoiqu'elles affirment. Plus particulièrement, je n'ai que du respect pour M1 et M2, et je reste ouvert plus que jamais à discuter avec ces personnes ou avec toute autre. En fait, je souhaite pouvoir encore le faire.

La note suivante portera sur mes vues concernant le consensus scientifique dans ce domaine.

16/01/2025 23:00 · david

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