Une nuit, il y a longtemps, Petite Vie donna aux Quatre Frères Vents une graine d’arbre qu’elle avait créée de ses Vallées Fertiles. Elle leur dit: «Tenez, je vous la confie parce que vous êtes les seuls qui sont capables d’en prendre soin, j’en ai pour preuve l’amour que vous avez partagé avec les milliards et milliards de graines que je vous ai déjà confiées. Alors tenez.» Acceptant, les frères Vents ont alors emporté la graine avec eux aux quatre directions de leurs tourbillons, comme ils l’avaient déjà fait avec des milliards et des milliards d’autres graines, et, sachant que là était sa place à elle, la déposèrent sur une terre aride, une terre isolée, une terre qui, avant leur arrivée, n’avait connu qu’un seul habitant, à savoir le Vieil Ermite Rien. Mais alors que le vieux reclus ne voulut rien savoir, les Vents ont, sans souffler mot, planté la graine dans les rythmes universels de Mère Temps qui passait justement par là, comme elle passe partout. Mère Temps a alors amoureusement arrosé la graine de berceuses de milliers de lunes, de chœurs de milliers de saisons, de sa douce mélodie des choses qui s’égrènent.
Puis…
Dans un pays ailleurs quelque part près de l’horizon, vivait une belle jeune femme. Celle-ci se disait ne rien comprendre à rien. Alors un jour il lui prit d’en avoir assez de ne rien comprendre à rien, et elle décida de partir à la recherche de quelque compréhension.
Le premier jour de sa marche, elle rencontra un beau jeune homme de son âge. N’ayant pas préparé sa recherche, la belle jeune femme improvisa et demanda au beau jeune homme: «C’est quoi l’amour?» Et le beau jeune homme, sans trop y réfléchir, répondit: «Si tu aimes de tout ton cœur, c’est ça l’amour.» Heureuse d’avoir compris ce qu’il lui avait dit, elle ne le fut cependant pas assez pour que sa recherche de compréhension soit satisfaite. Elle se remit donc en chemin.
Le lendemain, elle croisa une belle jeune femme comme elle, à qui elle posa la même question: «C’est quoi l’amour?». Et la belle jeune femme de lui donner cette réponse: «Si c’est ton enfant que tu as dans tes bras, c’est ça l’amour.» A nouveau heureuse d’avoir à nouveau compris ce qu’on lui avait dit, elle ne fut malgré tout pas davantage satisfaite par rapport à sa recherche, alors elle poursuivit sa marche.
Le troisième jour, la belle jeune femme arriva dans un village où elle vit une femme qui comme elle était arrivée par monts et par vaux et qui posait comme elle des questions à l’un ou l’autre villageois. Elle demanda à cette femme: «C’est quoi l’amour?» La femme, s’arrêtant de marcher, réfléchit un instant puis répondit: «Si la joie t’envahit toute l’âme en voyant le soleil se lever, c’est ça l’amour.» Heureuse d’avoir compris, la belle jeune femme ne fut pas davantage satisfaite dans sa recherche et passa à nouveau son chemin.
Le lendemain, malgré le fait qu’elle commençait à avoir du mal à trouver de quoi se nourrir, elle demanda à un vieillard qu’elle vit assis sur un banc aux abords d’un lac: «C’est quoi l’amour?» Le vieillard ricana dans sa barbe, leva une main tremblante vers le ciel et murmura lentement et presque imperceptiblement: «Oh! Si tu sens la vie te faire un clin d’œil comme je le sens en ce moment, c’est ça l’amour.» Comprenant plus ou moins ce qu’il avait dit, le belle jeune femme néanmoins ne sentit pas en elle de quoi satisfaire sa compréhension. Elle se remit donc en chemin.
Cette fois elle avait atteint la traversée d’une contrée qui était dépourvue de bourgades et d’habitants, il n’y avait que collines et terres incultes à perte de vue. Pendant des jours et des jours, bravant les bouquets d’intempéries et les souffles de solitude et les tempêtes de doutes et les bouffées de terres poussiéreuses, elle marcha, s’épuisant progressivement. Un soir, affaiblie et n'ayant toujours rencontré personne, mis à part un vieil ermite qui ne voulut rien savoir, elle se laissa s’asseoir au pied d’un vieil arbre, adossée contre le tronc.
«Ah!», soupira-t-elle, «Ainsi, si j’aime de tout mon cœur, si c’est mon enfant que j’ai dans mes bras, si la joie m’envahit toute l’âme en voyant le soleil se lever et si je sens la vie me faire un clin d’œil comme je le sens en ce moment, je comprends que c’est ça l’amour. Mais, alors que cela fait certes beaucoup de ‘si’, je vois que cela ne sera jamais suffisant pour satisfaire ma compréhension, car il y en aura toujours un qui manquera ou un qui sera de trop.» Totalement épuisée, elle se vit amenée à se dépouiller de la pesanteur tous les ‘si’, et de ne garder que les inspirations de tout ce qui reste. Elle tenta ensuite de se lever pour poursuivre son chemin, mais incapable de le faire, elle expira, épuisée, d'un ultime souffle.
Le lendemain matin, dès avant le lever du soleil, Mère Temps prit la belle jeune femme de ses musiques et l’apporta aux Frères Vents. Ceux-ci, l’aimant de tout leur cœur, l’emportèrent aux quatre directions de leurs tourbillons comme ils l’avaient déjà fait avec des milliards et milliards d’autres belles jeunes femmes et, sachant que là était sa place à elle, ils la rendirent à Petite Vie qui la prit dans ses bras et, tout en lui clignant de l’œil, la reposa avec soin dans ses vallées fertiles.
Auprès des terres arides et poussiéreuses, le soleil daigna entamer sa célébration quotidienne depuis l’horizon. Ensemble, l’arbre et le Vieil Ermite, qui était sorti de nulle part, vécurent alors, bras dessus bras dessous, la joie leur envahir toute l’âme.