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02 - «Pas de boogie-woogie» d’Eddie Mitchell

Boogie-woogie sans modération


États-Unis, années ’70. 1870 s’entend. La région autour de Marshall, Texas. En cette période qui suit la guerre civile, y est implantée une communauté principalement composée de familles d’esclaves Noirs «libérés», associée à des hommes condamnés aux travaux forcés et autres «vagabonds». Elle fournit une main d’œuvre bon marché taillable et corvéable à merci au profit de «fermes» possédées par des industriels Blancs. Ces «fermes» exploitent les vastes forêts de pins de la région, surtout pour la production de térébenthine et de goudron — faisant des États-Unis le principal producteur mondial de ces produits.

Déchaînés

L’exploitation des ouvriers y est d’autant plus féroce dans ce Sud profond que les propriétaires terriens, grands perdants de la guerre civile, projettent leur soif de vengeance contre ceux qu’ils tiennent pour responsables de leur humiliation. Comme si l’exploitation capitaliste de l’époque ne suffisait pas, ils infligent aux anciens esclaves des conditions de travail insupportables — des salaires anecdotiques souvent non-payés, des cadences effrénées, des journées sans fin, des tâches épuisantes et dangereuses, des coups de fouet, des mises en isolement, des expulsions… En fait, les membres de la communauté Noire ne voyaient aucune différence entre ce «nouvel» ordre économique et social post-guerre civile et l’époque d’avant, celle où ils étaient effectivement esclaves — et ils étaient nombreux à vivre une situation pire encore.

C’est ainsi que, comme du temps où ils étaient enchaînés, ils ont continué à exprimer l’espoir d’une vie meilleure et leur recherche de réconfort à travers la création de formes musicales liées à leurs pratiques spirituelles et à la croyance en un lointain futur, voire en un au-delà, libérateur. Mais contrairement à l’époque d’avant-guerre, ils créeront en plus des airs, des rythmes et des danses destinés à des lieux moins célestes, plus terre-à-terre, des lieux permettant une fuite dans des plaisirs plus immédiats. Les nouvelles formes musicales, certes encore souvent inspirées par les airs traditionnels ancestraux, furent d’autant plus inédites que, malgré la misère, certains créateurs purent les expérimenter et les développer cette fois avec de vrais instruments de musique de l’époque, le piano surtout. Notamment, cette période verra la naissance du blues et du ragtime, fera le berceau du jazz et mènera au swing et au rock’n’roll. Jouant de façon souvent improvisée, ce seront donc avant tout les pianistes Noirs qui animeront, dès les années 1870, les nuits dans les barrelhouses et autres lieux de (ré)jouissances, de rythmes poussant les corps épuisés à exulter, à s’évader, à se déchaîner.

L’une des formes musicales ainsi créées ne fut autre que le boogie, ou boogie-woogie.

«A en perdre ses vêtements»

Pourquoi «boogie-woogie»? Certains pensent que l’expression fait référence au monde du chemin de fer dont Marshall était une sorte de capitale, du fait que les activités de la bourgade amenaient un trafic ferroviaire intense. Le «bogie» est, effectivement, un châssis porteur articulé permettant au wagon, et donc au train, de prendre les virages sans dérailler. Cette référence au chemin de fer serait par ailleurs cohérente avec d’autres formes musicales naissantes de l’époque dont le fondement traduisait clairement l’environnement sonore et rythmique du chemin de fer (le blues par exemple). D’aucuns toutefois, moins convaincus de la justesse de cette étymologie, pensent que le terme «boogie» serait dérivé d’une tradition linguistique africaine encore bien présente à l’époque. Par exemple, le mot «bogi» dans un dialecte signifie «danse», ou encore «booga» évoque le battement d’un tambour. Enfin, il faut aussi considérer le fait qu’en bantou l’expression «mbuki mvuki» signifierait quelque chose comme «se trémousser à en perdre ses vêtements».

Quoi qu’il en soit, ce piano boogie-woogie restera dans l’ombre des bars et maisons closes des camps d’ouvriers Noirs pendant une bonne quarantaine d’années. Ce n’est effectivement qu’en 1928 que le premier morceau de boogie-woogie sera enregistré (“Pinetop’s Boogie-Woogie” - écouter ici: https://www.youtube.com/watch?v=YprGB62Z114 ) et diffusé au grand public. Dès lors, ainsi lancé dans l’arène sauvage de l’essor musical commercial aux États-Unis, le genre sera progressivement reconnu, adopté et développé par l’ensemble des grands pianistes, tant Blancs que Noirs, avec une sacralisation en 1938 lors du concert «From Spirituals to Swing» au Carnegie Hall de New York.

L’entrée dans la danse

Parallèlement, en Europe dans les années 1940 une nouvelle danse, aussi appelée boogie-woogie, fera fureur. Ressemblant au rock’n’roll et étroitement associé à l’essor du swing, la danse boogie-woogie se répandra à travers le Vieux Continent comme une traînée de poudre. Dépassant le simple phénomène de mode, très prisé dans les concours de danse, ce n’est toutefois que durant les années ’70 — 1970 s’entend — que la Confédération mondiale du rock’n’roll définira officiellement les pas et figures spécifiques au boogie-woogie.

Pendant tout ce temps — une centaine d’années depuis la naissance de la forme musicale — l’expression boogie-woogie était entrée de plain-pied dans le langage courant, tant en français qu’en anglais. Et sa signification populaire, ne se limitant pas à un genre musical et une danse, fera aussi référence à un état général de, disons, exubérance corps et esprit — plus proche du sens de l’expression bantou. Aussi, en argot américain «boogie» se réfère à… Bon, il est temps de retrouver notre Eddie Mitchell.

«Pas de boogie-woogie»

En 1974, un chanteur américain de country, Ray Stevens, sort un morceau intitulé «Don’t Boogie Woogie» (écouter ici: https://www.youtube.com/watch?v=e9srT1o4IME). La chanson raconte la visite du chanteur auprès d’un médecin afin d’identifier la source des maux qui lui rongent le corps. Le doc, après avoir examiné le chanteur sous toutes ses coutures, l’invite à cesser d’exagérer avec tous les plaisirs: la bonne chair, la bière, le whisky.. et, conseil d’ami, «ne fais pas de boogie-woogie lorsque tu feras tes prières ce soir». La chanson fut plutôt un échec aux Etats-Unis, malgré une reprise légèrement remodelée en 1975 par et pour Jerry Lee Lewis (écouter ici: https://www.youtube.com/watch?v=Ue8ya8kcoqo).

C’est sans doute cette version de Jerry Lee qui traversera l’Atlantique et attirera l’attention d’Eddie Mitchell. En tout cas, celui-ci s’en saisira et, avec la finesse, le talent et l’humour artistiques qui le caractérisent, en donnera un souffle tout particulier. Dans une transposition qui combinera re-création personnelle et respect de l’esprit et musicalité de l’original, le chanteur en fera un morceau qui, en quelques semaines, aura trouvé une place à part entière parmi les tubes éternels de la chanson française — une vraie fête qui, décennie après décennie, réunira les générations tant sur les pistes de danse qu’aux micros des karaoké… et dans les chorales (écouter ici: https://www.youtube.com/watch?v=Xyn7vt8XbYY).


Sources:

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