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Le courage de vieillir et celui d'être vieux

Si vieillir se fait tout seul et peut s'appréhender simplement par l'observation, que dire d'être vieux? C'est quoi être vieux?

26/04/2026 09:27 · david

01 - "Mistral Gagnant" par Renaud

Petite méditation autour de «Mistral Gagnant» de Renaud

Avec Mistral gagnant Renaud évoque à la fois la tendresse et l’amour qu’il porte à son enfant, le désir de partager la beauté et la nostalgie de son enfance à lui, ainsi que sa désolation de trop savoir les effets «assassins» du temps qui passe — thème majeur du morceau. Il lui fait constater comment le temps finit toujours par avoir raison de l’univers même de l’enfance. Aussi, d’une sorte de doux soupire, l’invite-t-il à «aimer la vie et l’aimer même si…».

Faisant transmettre ce message par la chanson contemporaine, Renaud a recours à une série de moyens, certes discrets voire mineurs mais non moins importants, qu’il emprunte à la tradition poétique littéraire classique. Ces moyens sont parfois à ce point discrets qu’ils passent inaperçus du fait qu’il s’agit justement d’une chanson contemporaine, donc écoutée, ou même chantée, de façon plutôt furtive. Et si ces moyens contribuent bel et bien à ce que cette chanson nous touche au plus profond, une lecture attentive des paroles couplée avec le fait de la chanter attire l’attention sur une composition littéraire parfois étonnante.

Les deux premières parties du morceau possèdent notamment un contenu structuré de façon cohérente et similaire. Cette structure se compose de cinq éléments: la contemplation ensemble, le partage ensemble, l’action ensemble, le rire de l’enfant et les chemins des douceurs d’antan racontés par le papa. La troisième partie semble partir avec la même intention mais va au-delà sans vraiment rompre avec cette structure. Tout cela dans un mouvement doux, discret mais soutenu qui accompagne l’évolution de la chanson. Une évolution qui voit par exemple l’objet de la contemplation allant des passants (qui s’en viennent?) au «soleil qui s’en va», et, comme il sera suggéré ci-après, les douceurs allant du «fabuleux» à leur disparition.

Ce mouvement se retrouve partout imprimé dans la chanson. Le rythme musical est ainsi un assemblage de légères ondulations, de doux va-et-vient. Déjà le premier vers:

A m’asseoir sur un banc (= «va») cinq minutes avec toi (= «et vient»)

Ce mouvement, Renaud le clarifie encore, il le rend en quelque sorte plus fluide, plus authentique en lui donnant un rythme fondamental basé sur l’alexandrin classique, c’est à dire des vers de 12 syllabes formés de deux hémistiches de 6 syllabes. Pour ajouter un peu d’irrégularité naturelle, moins métronome, tout en restant dans une cadence, il y accole un second vers dont la première partie prête à penser qu’il sera aussi un alexandrin classique, mais qui voit sa seconde partie réduite de moitié. L’ondulation générale s’éloigne ainsi de la scansion classique pour devenir quelque peu naturelle:

A m’asseoir sur un banc //(6 va)// cinq minutes avec toi //( 6 vient)// et regarder les gens //(6 va)// tant qu’y en a //(3 stop)//

A noter que ce mouvement, qui structure les trois unités du morceau à part les cinquièmes parties, s’articule aussi autour d’assonances internes:

(banc, gens) — (toi, a) (bouffer, pieds) — (idiots, faux) (rire, guérir) — (murs, blessures)

Par ailleurs, cette composition en “vagues” n’est pas uniquement au service du rythme et de la musicalité. Renaud lui en donne un un sens, une signification. Outre la légèreté et la douceur qu’il suggère, elle confirme, de façon non-verbale, le texte et possède une importante raison d’être en soutien à la douceur des paroles. L’auteur nous en suggère même la clé dans la seconde unité: «Et entendre ton rire comme on entend la mer, s’arrêter, repartir en arrière». Ainsi, la douce ondulation de la chanson, sa vibration, son mouvement fondamental ne sont autre que le rire de son enfant. Si cette chanson nous touche tant, c’est sans doute qu’en la chantant, Renaud nous fait aussi simplement rire comme un enfant.

Un autre aspect relativement enfoui au sein de ce morceau est le symbolisme des bonbons qui en donnent le titre: bonbecs, carambars, caramels… Mistral Gagnant. Un autre terme qui vient à l’esprit pour les décrire est douceurs – nous y revoilà! Pour Renaud, ce sont des douceurs de l’enfance, des douceurs de la vie d’un enfant – de lui, enfant. Comme le sont d’ailleurs la douceur du mouvement poétique et celui du rire de son enfant. Serait-ce donner trop d’importance à l’évolution dans cette chanson que d’y voir aussi quelque dégradation dans la qualité de cette douceur, entre son début et sa fin? Alors que dans la première unité la douceur est fabuleuse, dans la seconde elle devient coupante, et dans la troisième elle est carrément absente, envolée sans doute avec les cris des oiseaux.

Tout cela semble ajouter une nuance au message général de ce beau poème: que si l’enfant aime la vie grâce à ses douceurs fabuleuses, il l’aime même lorsque ces douceurs lui sont douloureuses. L’enfant aime tellement les bonbons qu’il les aime «même si». Et son papa de simplement lui rappeler, par ses paroles, par sa danse et par sa présence, qu’il s’agit de faire pareil, adulte.


21/04/2026 07:44 · david

02 - «Pas de boogie-woogie» d’Eddie Mitchell

Boogie-woogie sans modération


États-Unis, années ’70. 1870 s’entend. La région autour de Marshall, Texas. En cette période qui suit la guerre civile, y est implantée une communauté principalement composée de familles d’esclaves Noirs «libérés», associée à des hommes condamnés aux travaux forcés et autres «vagabonds». Elle fournit une main d’œuvre bon marché taillable et corvéable à merci au profit de «fermes» possédées par des industriels Blancs. Ces «fermes» exploitent les vastes forêts de pins de la région, surtout pour la production de térébenthine et de goudron — faisant des États-Unis le principal producteur mondial de ces produits.

Déchaînés

L’exploitation des ouvriers y est d’autant plus féroce dans ce Sud profond que les propriétaires terriens, grands perdants de la guerre civile, projettent leur soif de vengeance contre ceux qu’ils tiennent pour responsables de leur humiliation. Comme si l’exploitation capitaliste de l’époque ne suffisait pas, ils infligent aux anciens esclaves des conditions de travail insupportables — des salaires anecdotiques souvent non-payés, des cadences effrénées, des journées sans fin, des tâches épuisantes et dangereuses, des coups de fouet, des mises en isolement, des expulsions… En fait, les membres de la communauté Noire ne voyaient aucune différence entre ce «nouvel» ordre économique et social post-guerre civile et l’époque d’avant, celle où ils étaient effectivement esclaves — et ils étaient nombreux à vivre une situation pire encore.

C’est ainsi que, comme du temps où ils étaient enchaînés, ils ont continué à exprimer l’espoir d’une vie meilleure et leur recherche de réconfort à travers la création de formes musicales liées à leurs pratiques spirituelles et à la croyance en un lointain futur, voire en un au-delà, libérateur. Mais contrairement à l’époque d’avant-guerre, ils créeront en plus des airs, des rythmes et des danses destinés à des lieux moins célestes, plus terre-à-terre, des lieux permettant une fuite dans des plaisirs plus immédiats. Les nouvelles formes musicales, certes encore souvent inspirées par les airs traditionnels ancestraux, furent d’autant plus inédites que, malgré la misère, certains créateurs purent les expérimenter et les développer cette fois avec de vrais instruments de musique de l’époque, le piano surtout. Notamment, cette période verra la naissance du blues et du ragtime, fera le berceau du jazz et mènera au swing et au rock’n’roll. Jouant de façon souvent improvisée, ce seront donc avant tout les pianistes Noirs qui animeront, dès les années 1870, les nuits dans les barrelhouses et autres lieux de (ré)jouissances, de rythmes poussant les corps épuisés à exulter, à s’évader, à se déchaîner.

L’une des formes musicales ainsi créées ne fut autre que le boogie, ou boogie-woogie.

«A en perdre ses vêtements»

Pourquoi «boogie-woogie»? Certains pensent que l’expression fait référence au monde du chemin de fer dont Marshall était une sorte de capitale, du fait que les activités de la bourgade amenaient un trafic ferroviaire intense. Le «bogie» est, effectivement, un châssis porteur articulé permettant au wagon, et donc au train, de prendre les virages sans dérailler. Cette référence au chemin de fer serait par ailleurs cohérente avec d’autres formes musicales naissantes de l’époque dont le fondement traduisait clairement l’environnement sonore et rythmique du chemin de fer (le blues par exemple). D’aucuns toutefois, moins convaincus de la justesse de cette étymologie, pensent que le terme «boogie» serait dérivé d’une tradition linguistique africaine encore bien présente à l’époque. Par exemple, le mot «bogi» dans un dialecte signifie «danse», ou encore «booga» évoque le battement d’un tambour. Enfin, il faut aussi considérer le fait qu’en bantou l’expression «mbuki mvuki» signifierait quelque chose comme «se trémousser à en perdre ses vêtements».

Quoi qu’il en soit, ce piano boogie-woogie restera dans l’ombre des bars et maisons closes des camps d’ouvriers Noirs pendant une bonne quarantaine d’années. Ce n’est effectivement qu’en 1928 que le premier morceau de boogie-woogie sera enregistré (“Pinetop’s Boogie-Woogie” - écouter ici: https://www.youtube.com/watch?v=YprGB62Z114 ) et diffusé au grand public. Dès lors, ainsi lancé dans l’arène sauvage de l’essor musical commercial aux États-Unis, le genre sera progressivement reconnu, adopté et développé par l’ensemble des grands pianistes, tant Blancs que Noirs, avec une sacralisation en 1938 lors du concert «From Spirituals to Swing» au Carnegie Hall de New York.

L’entrée dans la danse

Parallèlement, en Europe dans les années 1940 une nouvelle danse, aussi appelée boogie-woogie, fera fureur. Ressemblant au rock’n’roll et étroitement associé à l’essor du swing, la danse boogie-woogie se répandra à travers le Vieux Continent comme une traînée de poudre. Dépassant le simple phénomène de mode, très prisé dans les concours de danse, ce n’est toutefois que durant les années ’70 — 1970 s’entend — que la Confédération mondiale du rock’n’roll définira officiellement les pas et figures spécifiques au boogie-woogie.

Pendant tout ce temps — une centaine d’années depuis la naissance de la forme musicale — l’expression boogie-woogie était entrée de plain-pied dans le langage courant, tant en français qu’en anglais. Et sa signification populaire, ne se limitant pas à un genre musical et une danse, fera aussi référence à un état général de, disons, exubérance corps et esprit — plus proche du sens de l’expression bantou. Aussi, en argot américain «boogie» se réfère à… Bon, il est temps de retrouver notre Eddie Mitchell.

«Pas de boogie-woogie»

En 1974, un chanteur américain de country, Ray Stevens, sort un morceau intitulé «Don’t Boogie Woogie» (écouter ici: https://www.youtube.com/watch?v=e9srT1o4IME). La chanson raconte la visite du chanteur auprès d’un médecin afin d’identifier la source des maux qui lui rongent le corps. Le doc, après avoir examiné le chanteur sous toutes ses coutures, l’invite à cesser d’exagérer avec tous les plaisirs: la bonne chair, la bière, le whisky.. et, conseil d’ami, «ne fais pas de boogie-woogie lorsque tu feras tes prières ce soir». La chanson fut plutôt un échec aux Etats-Unis, malgré une reprise légèrement remodelée en 1975 par et pour Jerry Lee Lewis (écouter ici: https://www.youtube.com/watch?v=Ue8ya8kcoqo).

C’est sans doute cette version de Jerry Lee qui traversera l’Atlantique et attirera l’attention d’Eddie Mitchell. En tout cas, celui-ci s’en saisira et, avec la finesse, le talent et l’humour artistiques qui le caractérisent, en donnera un souffle tout particulier. Dans une transposition qui combinera re-création personnelle et respect de l’esprit et musicalité de l’original, le chanteur en fera un morceau qui, en quelques semaines, aura trouvé une place à part entière parmi les tubes éternels de la chanson française — une vraie fête qui, décennie après décennie, réunira les générations tant sur les pistes de danse qu’aux micros des karaoké… et dans les chorales (écouter ici: https://www.youtube.com/watch?v=Xyn7vt8XbYY).


Sources:

21/04/2026 07:36 · david

03 - «La quête» par Jacques Brel

«Un homme qui rêve gagne toujours»


Don Quichotte mourant: Mais alors… peut-être… peut-être que ce n’était pas un rêve.
Aldonza Lorenzo (la Dulcinée): Vous parliez-d’un rêve… vous parliez de la quête.
— (lui) La quête? Les mots… dis-moi les mots.
— (elle) Rêver un impossible rêve… ce sont vos propres mots. Porter le chagrin des départs… vous ne vous rappelez pas? Brûler d’une possible fièvre… vous devez vous rappeler! Partir où personne ne part.
— (lui) … Aimer, jusqu’à la déchirure.
— (elle) Oui.
— (lui) … Aimer, même trop même mal.
— (elle) Oui! — (lui) Tenter sans force ni armure d’atteindre l’inaccessible étoile… — (elle) Merci mon seigneur!
— (lui) Quoi, princesse, à genoux devant moi?
— (elle) Seigneur vous êtes trop faible…
— (lui) Trop faible?! Qu’est-ce que la maladie , qu’est-ce que la blessure pour un chevalier errant! A chaque fois qu’il tombe, voilà qu’il se relève et malheur aux méchants! Sancho!
— (Sancho) Oui!
— (lui) Mon épée, mon armure… Écoute-moi pauvre monde, insupportable monde, c’en est trop, tu es tombé trop bas… (Extrait du finale de la pièce musicale «L’homme de La Mancha», avec Jacques Brel et Joan Diener)

Acte I: Le roman

Tout commence lorsque Miguel de Cervantès Saavreda publie en 1605 le premier tome de son roman «L’ingénieux hidalgo Don Quixote de la Manche» (le second volume sera publié en 1615, un an avant la mort de l’auteur). Né en 1547 à Alcalá de Henares en Espagne, fils de chirurgien, Cervantès fera de sa propre vie un livre d’aventures hors du commun: militaire, il se blessera grièvement à la main gauche, sera capturé et emprisonné à Alger pendant cinq ans (non sans avoir tenté plus d’une fois de s’évader), sera vendu à des Trinitaires. Après un rapide mariage avec une femme vingt-deux ans plus jeune que lui, il repartira sur les routes pendant une dizaine d’années, notamment en tant que collecteur d’impôts, et sera condamné et emprisonné à Séville pour fraude. Homme de lettres depuis sa jeunesse, il publiera des pièces de théâtre, des recueils de poésie et des romans qui feront de lui, selon d’aucuns, une sorte d’auteur national égal à ce que sont aujourd’hui Goethe pour l’Allemagne, Shakespeare pour l’Angleterre ou Dante pour l’Italie. Certains le considèrent même comme «l’inventeur» du roman moderne. A noter aussi — cela est d’importance à souligner ici — qu’il avait eu affaire en 1597 avec l’Inquisition espagnole qui le fera excommunier pour ses «offenses contre la grande Église catholique de sa Majesté», échappant au bûcher de justesse.

Son chef d’œuvre est donc un roman dont le personnage central est Don Quichotte (les deux volumes comporteraient en tout plus de 400 personnages), un homme «à la triste figure» qui, trouvant la vie dans son village bien trop fade et retiré, se noie dans des romans de chevalerie et les rêves de gloire, d’honneur, de combats pour les causes tout aussi courageuses qu’elles sont romantiques et vaines… Il est tellement atteint par cet état d’esprit qu’il se prend pour un tel noble chevalier errant et s’invente — voire se crée — un monde qui s’y conforme. C’est ainsi qu’il en viendra à, notamment, s’en prendre à des moulins à vents: >En ce moment ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent qu’il y a dans cette plaine, et, dès que don Quichotte les vit, il dit à son écuyer :

 «La fortune conduit nos affaires mieux que ne pourrait y réussir notre désir même. Regarde, ami Sancho ; voilà devant nous au moins trente démesurés géants, auxquels je pense livrer bataille et ôter la vie à tous tant qu’ils sont. Avec leurs dépouilles nous commencerons à nous enrichir ; car c’est prise de bonne guerre, et c’est grandement servir Dieu que de faire disparaître si mauvaise engeance de la face de la terre.»

Acte II: la pièce

Plus de trois siècles plus tard, dans les années 1950, un dramaturge américain du nom de Dale Wasserman s’inspire de ce roman comme base pour une pièce de fiction sur… Cervantès. Wasserman était effectivement un grand spécialiste de la vie et de l’œuvre de l’auteur espagnol et selon lui, Don Quichotte n’est autre que Cervantès lui-même: un idéaliste romantique invétéré, grand rêveur d’exploits, de gloire et de causes perdues, indéfectible défenseur des pauvres et redresseur d’injustices. La pièce de Wasserman, qui a été jouée pour la première fois (et retransmise en direct à la télévision) le 9 novembre 1959, met en scène un Cervantès imaginaire qui est jeté dans la cour commune d’une prison en attendant d’être jugé par l’Inquisition pour crime d’hérésie. Durant son incarcération il est harcelé par d’autres prisonniers qui le traînent devant leur propre tribunal afin de le juger eux-mêmes pour crime de noblesse et d’érudition. Pour sa défense, l’auteur met en scène l’histoire qu’il vient d’écrire, à savoir celle de Don Quichotte. Lui-même assume le personnage principal tandis que des prisonniers et prisonnières se portent volontaires pour jouer les autres rôles. Au final, à travers le personnage principal de son récit, Cervantès amène ses compagnons de prison à embrasser la profondeur de son idéalisme et la beauté des combats pour les causes justes, voire absurdes, même s’ils s’avèrent vains. En fin de compte, ses codétenus vont l’acquitter et le célébrer alors qu’il est appelé à affronter le tribunal bien plus cruel des inquisiteurs royaux.

La pièce, qui est donc une pièce de théâtre dans une pièce de théâtre, mêle textes (de Wasserman), musique (Mitch Leigh) et chants (Joe Darion). Parmi les morceaux chantés, l’une, intitulée «The Impossible Dream» (le rêve impossible), résume «la quête» de l’idéal vu par Cervantès/Don Quichotte: «Rêver le rêve impossible… combattre un ennemi invincible… et ne jamais cesser de rêver ou de se battre — tel est le privilège de l’homme et la seule vie qui vaut la peine de vivre.»

Acte III: La quête

Écoute-moi pauvre monde, insupportable monde
C’en est trop, tu es tombé trop bas.
Tu es trop gris, tu es trop laid, abominable monde
Écoute-moi, un Chevalier te défie
Oui, c’est moi, Don Quichotte, Seigneur de La Mancha
Pour toujours au service de l’honneur
Car j’ai l’honneur d’être moi…

Intitulée «The Man of La Mancha», la version finale de la pièce de Wasserman, malgré des difficultés au démarrage, finira par conquérir le public, celui de Broadway dans un premier temps en 1968 et rapidement par la suite à travers le monde alors qu’elle se verra adaptée en de nombreuses traductions: en espagnol (dès 1966), en allemand, en japonais, en suédois, en bulgare, en cantonnais, en bengali, en coréen, en hébreu… la pièce fut même jouée en Union soviétique. En 1972 sortira un film dans lequel Peter O’Toole incarne Don Quichotte et Sophia Loren, la Dulcinée.

C’est après avoir assisté à une représentation du musical en 1967 à New York que Jacques Brel, se sentant totalement aligné avec l’histoire et le personnage de Cervantès/Don Quichotte, s’est lancé dans une adaptation sur scène en français afin de pouvoir incarner lui-même le personnage — ce qu’il fera dès 1968, d’abord au Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles et au Théâtre des Champs-Élysées à Paris ensuite. Il assumera 150 représentations avant de devoir abandonner, épuisé. La traduction de la chanson phare de la pièce, «La quête», rejoindra immédiatement le répertoire immortel de Brel.

Et pour mieux éclairer sur l’approche toute particulière du chanteur dans son interprétation de «La quête», voici quelques extraits d’interviews de l’artiste datant de l’époque où il jouait Don Quichotte.

A Bruxelles:

  • «Tout le monde est Don Quichotte. Je crois que tout le monde a ce côté-là. Enfin, je le souhaite […]. Tout le monde a un certain nombre de rêves dont ils s’occupent […]. La folie suprême n’est-elle pas effectivement de voir la vie telle qu’elle est et non telle qu’elle devrait être? […]»
  • «Moi ce qui m’a plu en dehors de la mise en scène que je trouve très belle… c’est justement ce triomphe du rêve, qu’il gagne ou qu’il ne gagne pas. Un homme qui rêve gagne toujours. […]»
  • «Alors je crois que c’est d’actualité bien-sûr. Effectivement, on parle beaucoup de société de consommation, ce qui est justement l’inverse de ceci […].»
  • «Oui, Don Quichotte est un saint, dans la mesure où tous les saints étaient certainement des fous et des rêveurs […]. Il a l’humilité des gens très orgueilleux. Il voudrait tellement être lui. Ça l’oblige évidemment à se raconter pas mal d’histoires. Mais qui ne le fait pas? En tout cas, il a une manière superbe de rater sa vie.»

A Paris:

  • «Cervantès était quand même un homme qui avait un courage extraordinaire. Ce type a attaqué de front l’inquisition par exemple… De nos jours il y a encore peu d’hommes qui auraient ce courage. Il était un fou, il a brûlé sa vie et il y a une tendresse chez Cervantès extraordinaire. […]»
  • «J’ai arrêté le tour de chant pour des raisons d’honnêteté, pratiquement. Pas pour des raisons de fatigue. Parce que quand on arrive à une certaine technique ou une certaine facilité, un certain pouvoir, je crois que quel que soit l’homme, il lui arrive la tentation de tricher et il finit souvent par succomber à cette tentation. Et j’étais à ce moment où j’allais peut-être commencer à tricher. Ensuite j’avais envie d’essayer un certain nombre de choses. Trouver une autre forme […]. Et je crois que cette forme c’est peut-être bien la comédie musicale. C’est au fond une chanson qui dure deux heures dix-sept. On peut aller au bout de sa chanson. Alors que j’ai toujours été un peu prisonnier de trois minutes, quatre minutes […].»
  • «Oui, c’est une remise en question, mais qui est nécessaire toute sa vie, je crois. Toute sa vie il faut faire des choses dangereuses, des choses qu’on ne sait pas encore faire […].»
  • «L’homme est un nomade, l’homme n’est pas un sédentaire. On est fait pour se promener avec des troupeaux […]
  • «Et en faisant le tour de chant j’avais l’impression d’être devenu sédentaire. Ce n’était plus assez dangereux. Et j’ai essayé d’aller plus loin […].»
  • «Les choses ne sont que ce que nous voulons bien croire qu’elles sont. Je peux là devant toi me dire ‘cet homme est un salaud’. Si je le pense et s’il y a une réflexion que je fais, tu le sentiras, et tu vas te conduire comme un salaud. S’il peut te venir de moi le sentiment que je te considère comme un type très bien […] tu vas te conduire comme un type très bien. Il faut dire aux hommes qu’on les aime, pour qu’ils puissent nous aimer, il faut le dire. Don Quichotte c’est finalement le premier type qui tend la main.»

Sources

17/04/2026 16:46 · david

Réchauffement (5) -- Le CO2 responsable du réchauffement?

Dernière mise à jour: 27/01/2025 12:54

Avec cette série de notes, je présente des opinions personnelles – en réaction à des discussions sur le réseau social Mastodon – sur le réchauffement du climat. La présente note fait suite à celle-ci: Réchauffement (4) -- Consensus scientifique?. Et pour accéder à l'ensemble des notes de cette série, cliquez sur ce tag:

Ce qui est important pour moi, c'est d'expliquer que pour ce qui me concerne, du fait que le consensus soit politique, je ne confère à ce consensus aucune autorité objective scientifique irréfléchie. Les mondes politiques et marchands ont trop tendance à tenter de se soustraire à leurs responsabilités en créant et en imposant comme évidences des vérités absolues qu'ils intègrent ensuite dans leur idéologie.

A ce que je sache, le concept de consensus ne figure dans aucune version de la méthode scientifique autre que celles qui sont au service de causes régies en dehors de la méthode. Normalement le monde scientifique travaille très bien sans se soucier d'un consensus. Pour qu'ils se préoccupent d'un éventuel consensus, il faut un agent extérieur, politique, insitutitonnel ou autre, qui leur demande de faire un consensus pour les aider. Les chercheurs qui acceptent de participer à la confection du processus s'engagent aux côtés de cet agent et de son programme, les autres qui restent en dehors, n'y participent pas et s'excluent ainsi du consensus. Un chercheur scientifique qui participe à un programme politique va forcément élaborer quelque chose qui va faire partie du monde politique. Si c'est un consensus, même entre les scientifiques participants, il est politique non pas scientifique. Le vote d'un expert scientifique est une participation politique citoyenne comme le vote de tout électeur, et la décision d'un expert scientifique de participer à un projet politique est un acte citoyen issu de l'acceptation de cet expert de mettre sa compétence et son travail au service d'une cause politique donnée. Et l'éventuelle production politique conséquente à cette acceptation – une loi, un rapport, une décision, un engagement… – est une production politique qui servira la cause politique à laquelle elle était destinée dès le départ.

Dans le cas de la seule responsabilité du CO2 (et autres GES) à l'égard du réchauffement moyen constatée de la planète, c'est la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (ou "convention climat", CCNUCC) créée en 1992 qui a initié la fabrication politique du consensus scientifique. Ce traité international engageant pleinement les parties ratifiantes, a pour «objectif ultime» de «stabiliser (…) les concentrations de gaz à effet de serre dans l'atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique.». Sa mise en oeuvre et son respect sont confiés à une «Conférence des parties» (COP) qui est chargée de se réunir régulièrement pour faire le point et décider des mesures qui s'imposent afin d'atteindre l'objectif. Le GIEC (IPCC, Intergovernmental Panel on Climate Change – à noter qu'il s'agit bien d'un organe “intergouvernemental” donc politique et non scientifique), groupement qui étudiait déjà le climat pour le compte de l'ONU à l'époque de l'élaboration de la convention climat, a été mis au service de l'objectif ultime de la convention climat. Son travail est de soutenir, par le rassemblement de recherches et le traitement de données scientifiques, le processus de prise de décisions de la COP pour donc «empêcher toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique». Dès 1992, donc il n'a jamais incombé au GIEC et aux experts scientifiques impliqués de près ou de loin à ses travaux de déterminer si le CO2 anthropique était responsable du réchauffement constaté – cela avait déjà été d'autorité tranché par la convention climat. Il s'agissait tout au plus pour ce groupe de déterminer le degré de responsabilité. Aussi ne faut-il pas s'attendre à ce que le GIEC évoque les avantages et bienfaits du réchauffement d'origine anthropique, étant donné que cela ne figure pas dans leur mandat – ses seules préoccupations conventionnelles sont les perturbations dangereuses du climat causées par le réchauffement anthropique.

Avec une mission ainsi définie dès le débat – valider et alimenter en données scientifiques le consensus politique établi dans la convention climat – , il faut pas s'étonner que le GIEC exprime le même consensus politique. Et il est clair que ce n'est pas au GIEC qu'il faut aller pour chercher des travaux scientifiques qui «sortent» de ce consensus.

Il faut aussi ajouter à cet état de fait, l'élaboration au fil des ans d'un gigantesque système de financement publique et privé de recherches basées sur l'acceptation dogmatique du consensus, un système de favorisation de publications dans les grandes revues scientifiques des travaux ainsi fiancés et de blocage de publication voire de censure de recherches sortant de du cadre, un système quasi culturel – linguistique («climato-sceptiques»), d'exclusion politique (extrême droite) sociale (rejetés des “réseaux sociaux”) et académique (perte d'emplois), parfois répressif…) des personnes et des entités oeuvrant en dehors du consensus, d'un système de décisions politiques quasi irréversibles prises sur base du consensus décourageant toute recherche en sens inverse, d'un système d'institutions officielles tant internationales que nationales vouées au censensus, du fait que tous ces partisans du consensus décident arbitrairement et unilatéralement de qui est climatologue ou expert du climat et qui ne l'est pas (excluant les persones, même spécialistes du climat, de la météo, physiciens…), d'un réseau de médias prédominants qui attisent les divisions, exagèrent le consensus au-delà même de ce que le consensus estime de moins probable (par exemple, tenant pour déjà arrivé des prédictions de modèles sujettes à caution et rédigées au conditionnel)…

En fait, les Etats membres de la convention climat ont créé vaste système politique engeandrant une version fortement dénaturée de science climatique en la faisant fondamentalement gouvernée par un des plus vicieux ennemis mêmes de la science et des scientifiques: le bais de confirmation.

Le biais de confirmation

Le biais de confirmation est un ensemble de comportements humains qui visent à confirmer l'exactitude ce que nous pensons en ne nous référant qu'à ce qui confirme l'exactitude de ce que nous pensons. Si je veux savoir si j'ai raison de penser que le CO2 anthropique est responsable du réchauffement du climat, je peux soit rechercher ouvertement de tous côtés ce qui est dit à ce sujet, soit je peux ne rechercher que ce qui confirme ce que je pense. Dans ce deuxième cas, les résultats de mes recherches seront teintés de biais de confirmation.

Voici une présentation de ce biais.

Le biais de confirmation est une caractéristique de la nature humaine – Nous y sommes tous sujets. Aussi, ce n'est pas un défaut qu'il faut condamner ou contre lequel il faut lutter, mais bien un biais. Le seul Un des objectifs de ce que l'on appelle communément «la méthode scientifique», est justement C'est un biais caractéristique de la nature humaine, tout le monde y est sujet. C'est pour cela que

Pour moi, ce seul mécanisme de dénaturation de la science de la climatologie dans le but politique d'établir un consensus qui peut être taxé de “scientifique”, aboutissant à ce que le champ de recherche scientifique ait été limité, dirigé, focalisé sur me fait (1) conclure que c'est un consensus politique qui affirme, après l'avoir fabriqué lui-même, que le consensus n'est pas scientifique et (2) douter sur le fondement de ce consensus, à savoir la seule responsabilité des GES dans le réchauffement du climat qui semble être observé depuis quelques dizaines d'années.

Concernant le point (2), mes doutes ont quelques autres racines – que je vais évoquer dans la note suivante..

27/01/2025 13:39 · david

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